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13/12/2013 12:36 EST | Actualisé 11/02/2014 05:12 EST

Francophobie, Québec-bashing et récupération politique

Un manifeste diffusé jeudi, entre autres par Impératif français et le Mouvement Québec Français, s'élève contre cette forme de discrimination, voire de racisme, que constituerait la «francophobie». Dans la mesure où les discours qu'il dénonce tendent à réduire le Québec à sa dimension francophone, la «francophobie» recoupe le phénomène que l'on désigne souvent sous le nom de «Québec-bashing». Je traiterai donc indifféremment des deux dans cet article.

Ce phénomène, affirme le manifeste, stigmatiserait particulièrement les initiatives relatives à la défense de la langue et de la culture françaises en les taxant de manifestations «de fermeture d'esprit, de repli culturel et de passéisme». Les auteurs du manifeste allèguent notamment que «les indépendantistes, les francophones, les francophiles, le Québec français au grand complet sont qualifiés d'intolérants, sinon de racistes, dans plusieurs médias anglophones au Québec et au Canada, y compris dans certains médias francophones». Le manifeste revient en outre, non sans raison, sur les résistances que suscitent les tentatives de faire respecter les droits linguistiques des francophones ailleurs au Canada et sur les politiques assimilationnistes ayant été mises en œuvre hors du Québec depuis l'avènement du régime britannique.

La francophobie latente que ses auteurs dénoncent s'exprimerait avec une vigueur renouvelée depuis que le Parti québécois «parle de bonifier la Charte de la langue française». Ils assimilent à une «diabolisation des francophones» la critique parfois vive formulée à l'encontre de certaines initiatives de défense et de promotion du français. Par un intéressant, mais aussi fort révélateur glissement discursif - j'y reviendrai -, ils soulignent que «les injures ont atteint une rare et inquiétante intensité dans le cadre du débat sur la laïcité au Québec», alors même que, notons-le, ce débat est qualitativement distinct de celui ayant trait à la langue, sur lequel ils mettent d'ailleurs largement l'accent dans leur manifeste. Ils concluent en affirmant qu'il n'y a ni plus ni moins de racisme au Québec qu'ailleurs et qu'ils n'acceptent plus de se faire traiter collectivement de racistes, précisant à juste titre que «le dénigrement généralisé n'est acceptable envers aucun groupe d'appartenance ou de communauté culturelle». De telles accusations, soutiennent-ils, «tendent à délégitimer le français comme langue commune et d'intégration, et le droit du peuple québécois à l'autodétermination.»

Ce manifeste contre la francophobie appelle plusieurs commentaires.

Tout d'abord, sur le fond, le manifeste a raison de dénoncer la francophobie qui s'exprime à l'occasion dans certains cercles, au Québec comme ailleurs. Ce phénomène existe bel et bien. Mais se pose la question de savoir comment le définir: toute critique des politiques de l'État québécois, notamment celles ayant trait à la protection du français, constitue-t-elle du « Québec-bashing »? Prenons justement l'exemple des politiques relatives à la protection et la promotion du français comme langue commune. Je ne crois pas, pour ma part, que les «réactions aux affaiblissements de la langue française ne visent qu'à raviver de vieilles chicanes stériles». De telles réactions peuvent être parfaitement légitimes; comme bien d'autres, je n'hésite pas à m'insurger contre la difficulté que l'on éprouve parfois à être servi dans un français décent au centre-ville de Montréal. Mais faire ce constat ne règle en rien la question de savoir si la critique des politiques linguistiques québécoises constitue ou non une forme de francophobie.

Sont-ce les principes sous-tendant l'aménagement linguistique au Québec contre lesquels des critiques sont formulées ou sont-ce au contraire certains des moyens par lesquels ces principes sont mis en œuvre qui se retrouvent stigmatisés? Le fait est que l'on peut souscrire aux orientations générales de l'aménagement linguistique québécois tout en déplorant certains des moyens que promeut le parti actuellement au pouvoir pour le renforcer. On peut ainsi penser - et cela en toute légitimité - que des politiques législatives mettant en place des mécanismes additionnels de contrôle de l'expression, fût-elle commerciale, et visant à accroître le taux de répression des infractions faites à la Charte de la langue française ont des limites s'agissant de rehausser l'image de marque du français auprès des non-francophones et des nouveaux arrivants, puisque de telles politiques risquent d'associer la défense et la promotion du français, cette langue que l'on souhaite commune, à une entreprise mesquine et revancharde. Et dans une société libre, il est également permis, oui, d'exprimer son désaccord sur la légitimité même des orientations fondamentales de l'aménagement linguistique québécois.

Est-ce que dire de telles choses constitue de la francophobie? La critique des politiques gouvernementales à une époque particulière de l'histoire de la politique québécoise est-elle assimilable à une critique généralisée et insuffisamment fondée des «francophones»? Même en reconnaissant son rôle particulier dans la défense et la promotion de la francophonie au Québec, au Canada et dans les Amériques, le gouvernement du Québec a-t-il vocation à n'être le gouvernement que des francophones? Du reste, les francophones parlent-ils tous d'une même voix? On souhaiterait vivement que ce ne fût pas le cas dans une société démocratique qui dit valoriser la liberté individuelle. Si la plupart des francophones jugent important que des mesures soient prises pour leur assurer de pouvoir évoluer dans une culture sociétale où prédomine le français, ils restent néanmoins divisés, comme bien d'autres groupes, sur un nombre considérable d'enjeux que l'on pourrait qualifier d'«existentiels». La critique légitime du phénomène sociologique que constitue la francophobie ne peut dès lors reposer ni sur une représentation essentialiste des «francophones» (et encore moins des «Québécois»), ni sur une adéquation systématique entre les aspirations de ceux-ci et les politiques de leur gouvernement du moment, quel qu'il soit du reste.

Force est de constater à cet égard l'ambiguïté du manifeste contre la francophobie, qui découle de son absence de définition précise de ce phénomène. Je me permettrai d'en proposer la définition de travail suivante: constitue de la francophobie (ou, si l'on préfère, du «Québec-bashing» puisque, pour les contempteurs du Québec, celui-ci se confond trop souvent avec son caractère francophone) le fait pour une personne de critiquer le Québec en ne se fiant qu'à des stéréotypes ethnoculturels qui occultent la réalité empirique observable dans la société québécoise, d'une part, et en ne faisant aucun effort pour se confronter non seulement à cette réalité empirique, mais aussi aux interprétations diverses qui en sont données au Québec même, d'autre part. Dans cette perspective, un Québécois ou un non-Québécois peut, s'il se plie à ces exigences, légitimement critiquer toute politique gouvernementale québécoise ou tendance lourde perceptible de l'électorat québécois sans pour autant sombrer dans la francophobie.

Le manifeste contre la francophobie est aussi intéressant par le glissement discursif qu'il opère. Celui-ci découle du lien qui y est fait entre le débat linguistique et le débat sur la laïcité comme sources distinctes, mais convergentes, de francophobie. Si le manifeste rappelle à juste titre que les Québécois (et notamment les francophones parmi eux) ne sont ni plus ni moins racistes que d'autres, est-ce de la francophobie ou du Québec-bashing que d'affirmer que la politique du gouvernement actuel en matière de laïcité est, de fait, discriminatoire, car elle impose à des personnes issues de minorités religieuses des fardeaux qu'elle n'impose pas à celles appartenant au groupe ethno-religieux majoritaire? Est-ce du Québec-bashing que de soutenir que cette politique repose sur une vision catho-laïque que masque opportunément un recours à un argument fondé sur l'égalité formelle des uns et des autres et sur la neutralité de l'État? Est-ce encore du Québec-bashing que de reprocher au gouvernement sa négligence grossière dans la gestion des relations interculturelles au Québec et son comportement d'apprenti-sorcier sur ce plan, que révèle notamment l'absence de toute étude sérieuse étayant son diagnostic quant à l'existence d'un problème qui rendrait absolument nécessaire une intervention législative aussi draconienne que celle qu'il propose? Est-ce aussi du Québec-bashing que de déplorer que le gouvernement se cantonne dans une cosmétique de l'écoute, qui fait en sorte que les critiques, aussi sérieuses que nombreuses, formulées à l'encontre de sa charte de la laïcité sont peut-être entendues, mais jamais vraiment écoutées? Est-ce en outre du Québec-bashing que de dénoncer le fait que dans le contexte du débat sur la laïcité, ce ne sont peut-être pas surtout des Québécois génériques qui se font harceler ou apostropher dans les endroits publics, mais plutôt des Québécoises de religion musulmane, souvent francophones du reste, qui osent porter un voile ?

Au surplus, soutenir que l'exercice par les Québécois de leur droit à l'autodétermination interne n'autorise nullement leur gouvernement du moment à élaborer, sans justification forte, des politiques radicalement attentatoires aux libertés fondamentales constitue-t-il du Québec-bashing? Est-ce enfin une manifestation de francophobie que de subodorer, en pareil contexte, une manœuvre de diversion dans la mise en exergue du phénomène même de la francophobie, cela à une époque où ce ne sont pas surtout les francophones qui font principalement l'objet des discriminations les plus déplorables? Mettre en question ce genre d'inversion victimaire et de narcissisme identitaire - Cioran affirmait ironiquement que certains peuples (...) sont si hantés par eux-mêmes qu'ils s'érigent en unique problème (...) » - ne constitue nullement de la francophobie ou du Québec-bashing.

Bien sûr, il faut dénoncer avec vigueur la francophobie, comme nous incite à le faire le manifeste. Mais encore faut-il éviter deux écueils.

Le premier est d'assimiler systématiquement à de la francophobie toute critique du Québec, de son gouvernement du moment, ou des tendances lourdes de l'électorat francophone à une époque donnée. Si, comme le manifeste l'affirme, «le dénigrement généralisé n'est acceptable envers aucun groupe d'appartenance ou de communauté culturelle», une critique étayée par des faits et mesurée dans le propos (par opposition à une critique impressionniste fondée uniquement sur des stéréotypes négatifs ou des pétitions de principe), peut être acceptable envers quiconque dans une société libre et démocratique. Au Québec comme dans d'autres sociétés plurielles, des conceptions radicalement incompatibles du monde et notamment du rapport de l'individu à l'État coexistent; cela est vrai autant chez les francophones que dans d'autres groupes linguistiques.

Le second écueil à éviter est de se montrer indûment naïf face aux tentatives de récupération politique du problème, par ailleurs réel, que constitue la francophobie. Dans un contexte d'une société où, comme au Québec, domine le nationalisme méthodologique, la dénonciation de la francophobie peut parfois n'être qu'un appel plus ou moins déguisé à un réflexe grégaire de resserrement des rangs de la tribu francophone qui, au final, ne sert que les intérêts d'un programme nationalo-sécessionniste auquel on peut légitimement adhérer, mais que l'on peut tout aussi légitimement refuser. Oups! En employant le mot «tribu», aurais-je à mon tour sombré dans la francophobie, tout francophone que je sois? Alors oui, dénonçons la francophobie et le Québec-bashing mais, de grâce, ne mettons pas toutes les critiques du Québec, de ses politiques et de ses humeurs dans le même panier...

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