LES BLOGUES
19/01/2014 09:40 EST | Actualisé 21/03/2014 05:12 EDT

Les économistes sur la place publique

Ce billet a aussi été publié sur Libres Échanges, le blogue des économistes québécois.

L'économie fascine et intéresse une grande partie du public. Preuve de cet intérêt, on ne compte plus le nombre de livres, d'articles, de blogues, d'entrevues et d'émissions qui portent sur l'économie. À ce sujet, un intellectuel québécois respecté notait dans un ouvrage récent :

[...] L'économie est devenue dans notre société une métascience, une science qui ferait le bilan et la comparaison de toutes les opérations humaines. Tout a un prix ou doit avoir un prix [...] [1]

Pour répondre à ce besoin du public d'en savoir plus sur l'économie, des économistes sont régulièrement invités à commenter l'actualité et les politiques gouvernementales, et à faire état de leurs prévisions conjoncturelles ou de leurs recommandations pour relancer l'économie ou accroitre la richesse collective. C'est ainsi que des économistes ont une grande audience auprès du public. Joseph Stiglitz produit des best sellers à répétition et Paul Krugman a sa chronique dans le New York Times. De fait, d'après un sondage publié par The Economist, Paul Krugman serait davantage connu pour sa chronique et ses blogues que pour son prix Nobel [2]. Au Québec, Pierre Fortin publie depuis plusieurs années des billets économiques dans L'Actualité et Luc Godbout est un commentateur incontournable dès qu'il est question de fiscalité ou de finances publiques. Ce ne sont là que des exemples. Beaucoup d'autres économistes interviennent régulièrement sur la place publique au Québec et ailleurs dans le monde.

Même si la soif du public d'en savoir davantage sur l'économie peut encourager les économistes à apporter leur contribution à la clarification des grands enjeux de politique publique, la communication en matière économique comporte sa part de difficultés et de pièges.

Dans leurs interventions médiatiques les économistes ont le défi de se démarquer des comptables, des fiscalistes, des administrateurs et des spécialistes de la finance. Certes, ces autres professionnels s'intéressent eux aussi aux chiffres, à l'argent et à l'investissement, mais dans une perspective différente.

Le comptable veut que les livres balancent et que tous les revenus, les dépenses, les actifs et les passifs soient identifiés, mesurés et inscrits dans la bonne colonne et sur la bonne ligne. L'économiste se préoccupe plutôt de bien mesurer les bénéfices nets des diverses options qui s'offrent à l'entreprise, voire de s'assurer que les coûts marginaux correspondent le plus exactement possible aux revenus marginaux.

Le financier s'intéresse aux meilleures façons de maximiser l'écart entre le coût des emprunts et le rendement des placements. L'économiste s'interroge plutôt quant aux effets possibles de la conjoncture financière sur la vitalité de l'économie réelle, notamment sur la consommation et sur les investissements. Il cherchera aussi à conseiller adéquatement les autorités publiques sur les politiques de crédit et de change susceptibles de favoriser la croissance économique et d'éviter les récessions.

On prête beaucoup de pouvoir et de science aux économistes même si, comme nous l'avons vu dans un billet précédent, on se méfie d'eux et que l'on n'aime pas trop leurs messages ou les remèdes qu'ils prescrivent [3]. Et comme prévisionnistes, ils sont un peu dans la même situation que les météorologues : on critique leurs erreurs même si on continue de demander leur avis.

Pour une large fraction de l'opinion publique les économistes seraient les seuls à avoir compris les rouages secrets de l'économie. Pourtant, même quand elles portent vraiment sur l'économie plutôt que sur la comptabilité ou sur les placements, les publications et les interventions médiatiques ne proviennent pas toujours d'économistes patentés.

Elles sont souvent le fait de personnes provenant d'autres horizons professionnels et dont la principale compétence réside dans leur capacité de produire un message simple et percutant, le plus souvent de nature à inquiéter quant à l'avenir ou à soulever l'indignation sur diverses iniquités. Le fait qu'ils n'aient pas de diplôme de science économique ne signifie pas pour autant que ces commentateurs ont forcément tort. En réalité, bon nombre de grands enjeux économiques peuvent en effet être compris pour l'essentiel par quiconque suit un tant soit peu l'actualité, a un minimum de connaissances des notions économiques et fait usage de bon sens. Ainsi, après avoir mené une étude montrant que les prédictions des experts s'avèrent la plupart du temps erronées, Philip E. Tetlock, un universitaire américain, a fait observer que:

In this age of hyperspecialisation, there is no reason for supposing that contributors to top journals, distinguished political scientists, area study specialists, economists, and so on, - are any better than journalists or attentive readers of the New York Times in "reading" emerging situations. [4]

Les messages véhiculés par les économistes et les autres commentateurs sont souvent davantage normatifs que positifs. Ils reposent sur des convictions plutôt que sur des analyses serrées. Or, le normatif est question de valeurs, ce qui fait qu'il est à la portée de tout le monde sans nécessiter une recherche préalable rigoureuse qui, certes, serait souhaitable mais conduirait le plus souvent à des conclusions moins tranchantes. Or, les points de vue nuancés ont parfois quelque chose d'exaspérant, surtout lorsqu'ils ont pour effet de renvoyer l'auditeur ou le décideur à son propre jugement. Frustré d'entendre des économistes lui dire «On one hand...but on the other hand», le président Truman avait demandé qu'on lui présente un économiste manchot.

En somme, il existe une demande du public pour une meilleure compréhension de l'économie, de ses soubresauts conjoncturels et de ses perspectives de croissance. Les économistes ont l'obligation professionnelle de répondre à cette demande même si cela comporte quelques difficultés, dont celles de se démarquer des représentants d'autres disciplines et d'avoir une valeur ajoutée par rapport à ce que les non spécialistes peuvent dire. Ils doivent aussi apporter des points de vue le plus objectifs et le mieux documentés possible tout en conservant un sens élevé de la synthèse et de la simplicité du message. Certains membres de la profession ont réussi à relever ces défis de brillante façon.

---

[1] BEAUCHAMP, André, Changer la société - Essai sur un échec en cours, Novalis, 2013, p84.

[2] The contemporary Keynes, THE ECONOMIST, 12 février 2011, p84.

[3] Cette sensibilité divergente du public à l'égard des économistes et des questions économiques a fait l'objet d'un billet de ROBERT J. SHILLER, professeur à Yale et prix Nobel d'économie. Popular Semi-Science - Why people like economics but not economists, dans Slate, 24 janvier 2011.

[4] Rapporté par Daniel Kahneman, prix Nobel d'économie, dans Thinking, Fast and Slow, Doubleday Canada, 2011.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les gourous de l'économie


Retrouvez les articles du HuffPost sur notre page Facebook.