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15/12/2017 11:57 EST | Actualisé 15/12/2017 11:57 EST

Non, le concept de spécisme n’est pas problématique: il est opérationnel

Getty Images/iStockphoto

Les défenseurs de la cause animale doivent souvent faire intervenir le concept de spécisme[1] afin de justifier leur posture intellectuelle et leurs actions militantes. Toutefois, nombre d'entre nous font face à des opposants formulant l'argument que le concept de spécisme est problématique sur la base que les végétaux représentent une catégorie du vivant comprenant un ensemble d'espèces : les espèces végétales. Par conséquent, les antispécistes devraient logiquement, selon nos adversaires, accepter d'accorder aux végétaux une considération morale. De cette manière, les défenseur.es de la cause animale seraient confronté.es aux implications absurdes de leur concept chéri! Elles et ils devraient cesser de manger des végétaux et militer pour les intérêts de ces derniers: mais quelle catastrophe pour la cause animale!

Objection votre honneur!

Après ce qui vient d'être dit, est-ce que nous sommes réellement dans l'obligation d'étendre notre considération morale au règne végétal? Avant de répondre à cette question, il serait pratique de revoir à quoi réfère le concept de spécisme. Pour ce faire, j'utilise souvent deux références distinctes, qui à mon avis, une fois combinées, expliquent bien le spécisme sans ambiguïtés. Donc voici, le spécisme est un préjugé qui utilise l'appartenance à l'espèce comme critère de discrimination[2]. En d'autres mots: « Le spécisme est à l'espèce ce que le racisme et le sexisme sont respectivement à la race et au sexe[3] [...]» La relation qui est établie entre le racisme, le sexisme et le spécisme relève de la discrimination: dans les trois cas on parle de critères arbitraires tentant de justifier l'oppression d'un groupe par un autre. On dit arbitraire pour signifier qu'il n'y a pas de raison valable qui justifie une telle pratique discriminatoire autre que le désir de préserver sa situation privilégiée par rapport à un autre groupe d'individus.

La discrimination

J'aimerais maintenant attirer l'attention sur le fait que lorsque nous parlons de pratique discriminatoire, nous parlons de discrimination dans des termes relevant de la réflexion éthique et non dans des termes plus génériques voulant signifier quelque chose comme le discernement ou la distinction. Par exemple, les deux derniers termes peuvent vouloir signifier que je discerne /distingue une pomme d'une orange ou je que discerne/ distingue une automobile d'une bicyclette. Ce dernier type de discrimination ne relève pas de la réflexion éthique, mais bien plus d'une façon de signifier une simple différence entre des choses sans faire intervenir un jugement de valeur, sans faire intervenir la notion de « bien » et de « mal ». La discrimination qui nous intéresse ici quand nous parlons de racisme, de sexisme ou de spécisme fait appel nécessairement appelle à un jugement de valeur, appelle aux notions de « bien » et de « mal ». Par conséquent, nous sommes sur le terrain de l'éthique.

La sentience

Les personnes qui dénoncent le spécisme le font sur la base que les animaux non humains possèdent la sentience, c'est-à-dire, la capacité de ressentir des émotions comme le plaisir et le déplaisir. Cette dernière capacité (la sentience) suppose nécessairement que ceux qui la possèdent ont des intérêts: l'intérêt de ne pas souffrir et l'intérêt de ressentir le plaisir par exemple. L'antispécisme s'inscrit donc en cohérence avec l'antiracisme et l'antisexisme parce qu'évidemment: les humains sont sentients, ils ont des intérêts! La sentience est un critère pertinent, une condition nécessaire pour posséder des intérêts et par conséquent, elle nous donne un fondement nous permettant de rendre digne un être de considération morale. Ces dernières explications nous permettent de mettre en évidence que nous partageons avec les autres animaux une caractéristique fondamentale nous réunissant dans la sphère de la considération morale. Dit autrement, la réflexion éthique n'est pas une chose qui concerne simplement les humains, parce que les humains n'ont pas l'exclusivité de la sentience.

Synthèse: les plantes, la discrimination et la sentience

Jusqu'à maintenant, nous avons vu que tous les sujets pouvant faire l'objet de discrimination ont la sentience en commun. Ceci étant dit, quand est-il maintenant de l'affirmation que le concept de spécisme est problématique dans la mesure où les défenseur.es des animaux devraient logiquement défendre les « intérêts » des végétaux? Eh bien, si vous avez bien suivi, elle ne tient plus. Si nos opposant.es avaient réellement saisi ce que signifie le spécisme et avaient compris ces implications, ils/ elles n'auraient jamais formulé un tel énoncé. En effet, le spécisme (comme le racisme et le sexisme) renvoie à la discrimination, la discrimination au sens éthique, l'éthique concerne la réflexion sur le bien et le mal, le bien et le mal n'ont de sens que si la sentience existe, la sentience est présente aussi bien chez les humains que chez les autres animaux...

Et les plantes? Jusqu'à preuve du contraire, nous n'avons pas de raisons suffisamment fortes de croire que les plantes possèdent la sentience: elles ne possèdent pas l'appareillage biologique la rendant possible. Si toutefois vous n'êtes pas en mesure d'accepter d'emblée une telle prémisse, je vous conseille fortement de consulter la « Déclaration de la conscience de Cambridge » qui est le résultat d'une consultation et réflexion entre de nombreux scientifiques de renoms ayant une expertise particulière dans diverse domaines connexes traitant de la question de la conscience et par le fait même de la sentience[4]. De plus, si la question de la possibilité de l' « éthique végétale » vous intéresse, je vous invite à consulter les deux billets de blogue[5] du philosophe et chercheur Frédéric Côté Boudreau (avec collaborations) qui traitent de la question avec une rigueur exemplaire.

Éthique et opérationnalité

Afin d'ajouter des précisions additionnelles sur l'enjeu qui nous intéresse ici, nous pouvons commencer par rappeler que l'affirmation de nos détracteurs est principalement le résultat d'une confusion sémantique sur le concept de discrimination, un concept polysémique. Poursuivons maintenant en expliquant que le spécisme comme le racisme et le sexisme sont des concepts opérationnels, c'est-à-dire qu'ils ont une utilité dans le réel: ils permettent tous de rendre compte de phénomènes observables, de nommer les attitudes discriminatoires. On peut comprendre opérationnel par opposition à des concepts que je nommerais ici biologiques.

Par exemple, d'un point de vue biologique, le concept de racisme est problématique si nous affirmons que les « races » n'existent pas vraiment (ce qui semble être le cas[6]). D'un point de vue opérationnel et éthique, il n'est nullement nécessaire de savoir si les « races » existent ou pas: tout ce que nous avons besoin de savoir est que dans le réel, des personnes sont discriminées simplement à cause de la couleur de leur peau ou toutes autres caractéristiques qui pourraient être associées à une quelconque « race ». La situation est semblable pour le sexisme: les études féministes et les « Gender Studies » nous montrent que la question du « sexe » est loin d'être simple et que certain.es (auteur.es) nous informent qu'il faut être attentif de faire la distinction entre d'une part le sexe et d'autre part le genre, le premier terme renvoyant à la biologie (les organes génitaux par exemple) et le deuxième à une construction sociale[7]. Nous n'avons nullement besoin d'entrer dans la profondeur de ces débats pour la réflexion qui nous occupe si nous et nos opposants acceptons que le sexisme soit à combattre, que le simple fait d'appartenir à un « sexe » ou à l'autre ne nous donne pas de raison valable pour justifier nos attitudes discriminatoires dans le réel.

Le but principal de ces dernières explications était simplement pour montrer la différence qui existe entre l'utilisation de concepts biologiques renvoyant plus à des réflexions de l'ordre des sciences naturelles et l'utilisation de concepts opérationnels qui renvoyant plus à des construits sociaux, phénomènes ayant un impact réel dans la vie des êtres sentients humains et non humains. Ne vous méprenez pas, loin de moi est d'affirmer que les questions biologiques et éthiques sont des questions totalement distinctes (j'ai utilisé le concept de sentience qui trouve son fondement dans la biologie). J'opterais pour une position beaucoup plus modeste en affirmant qu'il faut être très attentif aux conclusions éthiques que nous tirons des connaissances que la biologie nous fournit.

Pour en revenir au spécisme, nous pouvons conséquemment comprendre que le concept d'espèce qu'il sous-entend en est un qui est purement opérationnel, en fait, les deux le sont (spécisme et espèce) Quand nous avons défini le spécisme nous avons fait appel à l'appartenance à l'espèce comme un concept décrivant une discrimination réelle: les gens, consciemment ou non, opèrent une rupture ontologique, une différence fondamentale/ essentielle entre deux « choses » qui existent. Or, cette rupture n'a pas lieu d'être d'un point de vue de la biologie de l'évolution: Darwin nous a appris que l'humain est un animal et qu'il diffère des autres animaux non pas dans sa nature, mais bien en termes de degré. Tous les animaux appartiennent à une même catégorie d'êtres, mais se positionnent différemment sur le spectre des caractéristiques physiques et cognitives.

Conclusion

En conclusion, le concept de spécisme n'est pas problématique parce qu'il est opérationnel, il nous permet de nommer, de rendre compte d'une forme d'oppression qui nous échappait par le passé. Comme nous l'avons dit dans des mots un peu différents, d'un point de vue historique, le spécisme s'inscrit dans une suite logique avec le racisme et le sexisme. Nous avons donc toutes les raisons de continuer à utiliser le concept de spécisme- voir le marteler-pour dénoncer l'incommensurable injustice que subissent des milliards d'animaux non humains tous les ans dans l'indifférence de la majorité de l'humanité.

Notes et références:

[1] La définition de « spécisme » et d'« antispécisme » sont maintenant dans la dernière édition du dictionnaire Robert. On peut consulter la définition dans cet article : https://www.huffingtonpost.fr/dominic-hofbauer/soyons-precis-sur-la-definition-de-specisme_a_21871784/ (page consultée le 13 décembre 2017)

[2] SINGER Peter. Question d'éthique pratique (Les animaux sont-ils égaux aux hommes?), Bayard Éditions, Paris (1997). Page 63-87

[3] CAHIERS ANTISPÉCISTES. Le spécisme. En ligne: http://www.cahiers-antispecistes.org/... (page consultée le 9 décembre 2016)

[4] LOW Philip et al. The Cambridge Declaration on Consciousness (7 juillet 2012). En ligne : http://fcmconference.org/img/CambridgeDeclarationOnConsciousness.pdf (page consultée le 6 décembre 2017)

[5] CÔTÉ BOUDREAU Frédéric. L'éthique végétale, ou comment animaliser les plantes pour mieux subordonner les animaux (partie 1) (13 septembre 2014). En ligne: https://coteboudreau.com/2014/09/13/ethique-vegetale-1/ (partie 1) ; https://coteboudreau.com/2014/09/13/ethique-vegetale-implications-et-limites-partie-2/ (partie 2) (pages consultée le 6 décembre 2017)

[6] SCIENCE DAILY. Genetically Speaking, Race Doesn't Exist In Humans, Researcher Says, Washington University In St. Louis (8 octobre 1998). En ligne: (page consultée le 6 décembre 2017)

[7] MIKKOLA Mari. Feminist Perspectives on Sex and Gender, The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Édition hiver 2017), Edward N. Zalta (ed.) En ligne: https://plato.stanford.edu/entries/feminism-gender/#GenTer (page consultée le 6 décembre 2017)