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20/02/2016 09:07 EST | Actualisé 20/02/2017 05:12 EST

Un autre monde est possible: il a déjà existé! Entrevue avec Marc-André Cyr (2e partie)

Quiconque prend au sérieux cette définition de la liberté y trouvera au pire un mensonge généralisé, au mieux une mauvaise farce.

Pour l'introduction et la première partie de cette entrevue cliquez ici.

4- Plusieurs philosophes importants, Anciens et Modernes, conçoivent que la liberté n'est pas égalité et que la division entre gouvernants et gouvernés est nécessaire. Comment peut-on remettre en question cette conception ?

Même si les anarchistes et les communistes sont évidemment en marge de cette définition de la liberté, les Anciens et les Modernes s'entendent effectivement très bien sur cette question. En fait, la longue histoire des idées politiques dominantes peut très bien être entendue comme une immense tentative de justifier, d'une manière ou d'une autre, la séparation entre gouvernants et gouvernés. Seuls quelques penseurs égalitaires se trouvent en marge de cette conception. Résultat : nous sommes désormais pris avec une définition profondément fausse de la «nature humaine» ― considérée égoïste ― une nature dangereuse que seul l'État pourrait brider et contrôler. Cette conception refuse évidemment l'égalité, elle prescrit le commandement, l'État, la hiérarchie...

Seuls les révolutionnaires sont en tension avec cette définition... Les hommes et les femmes sont capables de prendre les décisions qui les concernent, ils peuvent vivre sans exploitation, sans hiérarchie. Avoir à rappeler ces faits élémentaires nous montre bien à quel point nous vivons une époque où la pensée critique est peu répandue. En ce qui concerne mes travaux, l'accusation du «mythe du bon Indien» n'est d'ailleurs jamais très loin. Comme si l'égalité était à ce point impossible qu'elle relevait nécessairement d'un mythe obligatoirement imaginé.

5- La liberté est une expression polysémique. Quel sens de liberté ont choisi les sociétés occidentales et quels dangers peut-il comporter ?

Ce qu'on appelle la «liberté négative» [1] est généralement celle qu'on attribue à la modernité. Déjà, il y aurait plusieurs nuances à apporter à cette «naissance» de la liberté négative, mais passons...

Cette liberté libérale, aujourd'hui dominante à un point tel qu'on la retient souvent comme la seule possible, synonyme du droit de «ne pas être dérangé» dans ses agissements, est effectivement dangereuse pour plusieurs raisons. Je ne parlerai que d'une d'entre elles. Cette liberté, même si elle est considérée comme l'apanage des «démocraties», n'est en fait aucunement incompatible avec des régimes autoritaires, voire totalitaire. Dans la mesure où le régime en place me permet de «faire ce que je veux», il y a peu à se soucier que sa nature soit démocratique ou non. La liberté négative peut très bien s'exercer sous le régime d'un tyran, dans la mesure où ce dernier ne vient pas me gêner dans mes choix personnels. La tyrannie peut bien s'exercer en laissant aux individus le choix de leur travail, de leur auto, de leur consommation, de leur loisir... « Ce que je veux» n'est d'ailleurs pas extérieur aux conditionnements imposés par ce même tyran.

C'est cette menace qui a été identifiée dès le 19e siècle par Tocqueville alors en voyage aux États-Unis [2]. Il parlait alors d'une espèce de dictature fonctionnant grâce à l'indifférence généralisée. L'absence de révolte face à la répression policière, face aux mensonges de l'État, face aux nombreux scandales d'écoute électronique, face à la limitation importante du droit de manifester et de faire grève, par exemple, est en ce sens inquiétante à mes yeux.

La liberté, même si cela a une certaine importance, c'est beaucoup plus que «le droit de ne pas être dérangé». Elle est synonyme d'égalité, sans laquelle il y a nécessairement exploitation et domination. Elle est donc sociale et politique. L'individu ne vit pas sur une île déserte. La seule liberté véritable est à la fois individuelle et collective. Sa liberté doit se refléter dans celle des autres. Je ne suis libre qu'au sein d'une collectivité qui permet à ma liberté de prendre forme. Plus encore : je ne suis libre qu'au sein d'une société qui m'aura appris à l'être...

Mais en complément de la liberté négative, les conservateurs ont également une définition à proposer... Leur conception de la liberté se soucie du commun et tente de le préserver ― c'est du moins ce qu'ils disent et redisent. Ils lient toutefois cette liberté aux institutions qui la nient : l'État, le marché, la propriété, la hiérarchie... La liberté réelle ― qui est l'égalité ― est ainsi considérée comme pure utopie. Selon eux, nous vivrions présentement en liberté. Ou du moins dans le «moins pire» des régimes permettant à cette liberté de se déployer. Une bonne nouvelle ? C'est loin d'être clair... Cette définition est inconsistante. Elle fait de l'inégalité, du commandement et du pouvoir des qualités de la liberté, alors qu'ils en sont la négation radicale. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard s'ils sont si prompts à défendre des institutions contradictoires qui se minent et se corrompent entre elles. Grands défenseurs de la tradition et des cultures nationales, ils refusent de voir qu'elles sont minées par ce qu'ils défendent également avec zèle et ferveur : le marché. Autrement dit, ils sont les fossoyeurs de ce qu'ils chérissent. Ce n'est pas un hasard s'ils sont si prompts à rejeter constamment la faute de la déchéance sur l'«Autre» : ils ne peuvent voir que ce qu'ils adorent se dévorer sous leurs yeux... et avec leur aide.

Quiconque prend au sérieux cette définition de la liberté y trouvera au pire un mensonge généralisé, au mieux une mauvaise farce. Tragédie ou comédie, à votre guise.

6- Comment les anthropologues et les autres autorités académiques restreignent-ils la pensée politique ?

Les anthropologues sont moins pires que les autres... Leur seul «problème», c'est peut-être qu'ils restent trop à l'intérieur de leurs champs de spécialisation. On aimerait lire des anthropologues sur l'histoire des idées philosophiques, ce qui aurait nécessairement pour résultat d'élargir considérablement notre conception du «vivre ensemble» et notre rapport au monde en général.

Quant aux philosophes, aux politologues, aux historiens et aux sociologues, c'est en quelque sorte l'inverse. On aimerait qu'ils ouvrent leurs horizons conceptuels. Qu'ils fassent le voyage dont parlait Merleau-Ponty ci-haut [question 3]. C'est quand même incroyable que l'histoire de la philosophie se résume en quelques «grands auteurs» considérés immortels. Quand on y pense, l'histoire «par le bas», si elle a fait des progrès depuis E. P. Thompson, a encore beaucoup de pain sur la planche. Les peuples autochtones, les classes dominées, les esclaves, les femmes et les subalternes sont capables de réflexions philosophiques. Ces réflexions sont le plus souvent en tension avec celles de l'élite. Elles n'en sont certainement pas le reflet exact.

7- Quelle critique pouvons-nous faire de la trame narrative qu'a choisi de nous présenter l'histoire du progrès ?

Une critique radicale. Le progrès n'existe pas, du moins comme processus nous poussant toujours vers le meilleur. C'est une croyance catégoriquement religieuse. Pour les Autochtones, certainement, et peut-être pour nous, prochainement, le «progrès» n'est rien d'autre qu'une catastrophe. Les historiens ont d'ailleurs cette fâcheuse tendance à écrire l'histoire selon ce schéma du progrès, de manière parfaitement téléologique : ce qui était devait se transformer en ce qui est pour ensuite devenir ce qui sera. Ce n'est évidemment jamais dit avec cette franchise, mais c'est tout de même le schéma adopté, à un point tel qu'il est difficile d'en sortir sans s'y perdre. Les monts et vallées des expériences vécues, les bifurcations du passé, les utopies, les révoltes réprimées, les résistances perdues et les rêves oubliés sont ainsi aplanis au profit d'une genèse de l'Être-là. On questionne d'ailleurs fort peu les processus qui ont permis à ces institutions de se déployer et de devenirs dominants. Pourquoi le ferait-on ? Puisqu'elles s'inscrivent dans le «sens de l'histoire»...

Ce faisant, les historiens enferment le passé dans le présent, mais également l'avenir. Comment disait Orwell ? «He who controls the past controls the future. He who controls the present controls the past». Il faut libérer le passé. Il est devant nous, il nous fait face et il revendique qu'on lui rende justice, comme dirait Walter Benjamin. Le passé n'est pas seulement «ce que nous devions» devenir. Il est aussi une expérience de l'histoire. Une expérience qui n'a pas nécessairement été prolongée, qui a parfois été anéantie, mais qui est tout aussi réelle.

Le passé est aussi ce que nous aurions pu devenir. Il ouvre le présent pour en faire autre chose qu'un prélude prédéterminé vers une nouvelle catastrophe. Il regorge d'utopies oubliées, d'idées, de philosophies et de formes inspirantes.

Marc-André Cyr sur Ricochet

Notes :

[1] Liberté négative: «Je suis libre, dit-on généralement, dans la mesure où personne ne vient gêner mon action. En ce sens, la liberté politique n'est l'espace à l'intérieur duquel un homme peut agir sans que d'autres l'en empêche. Si d'autre m'empêchent de faire ce qu'autrement j'aurais fait, je ne suis pas entièrement libre [...]» (Isaih Berlin. Deux conceptions de la Liberté, Éloge de la Liberté, Calmann-Lévy, 1988, p. 171)

[2] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1805-1859, Paris, Gallimard, 1992, 1193 pages.

Pour aller plus loin:

• Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1805-1859, Paris, Gallimard, 1992, 1193 pages.

• Francis Dupuis-Déri, Démocratie : histoire politique d'un mot, Montréal, Lux/Humanités, 2013, 456 pages.

• Isaiah Berlin, Éloge de la liberté, Oxford, Calmann-Lévy, 1969, p 212.

• Maurice Merleau-Ponty, Signes, Paris, Gallimard, 1960, 343 pages.

• Pierre Clastres, La société contre l'État, Paris, Minuit, 1974, 192 pages.

• Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire, Œuvre III, Paris, Gallimard, p 434.

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