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23/08/2015 08:44 EDT | Actualisé 23/08/2016 05:12 EDT

L'anarchisme: des conceptions antinomiques

La morale anarchiste se fonde sur la capacité que nous avons à nous mettre à la place des autres, et ainsi faire preuve d'empathie.

«La liberté sans le socialisme conduit à des privilèges et à l'injustice; le socialisme sans la liberté conduit à l'esclavage et la brutalité.» - Mikhail Bakounine

Dimanche, le 2 août dernier, le gouvernement conservateur a déclenché des élections. C'est le moment ou nous sommes supposés de crier à l'unisson: «Vive la démocratie!»

Apparemment, c'est ça la démocratie: tous les 4 ans, les citoyens canadiens sortent de leur léthargie politique et se rendent aux urnes dans le but d'élire une minorité d'individus (très souvent appartenant à la classe aisée et privilégiée) qui sauront gérer le pays dans l'intérêt de tous! Eh bien...

Je ne sais pas pour vous mais, personnellement, je trouve la situation risible. Ne serait-il pas naïf de croire que cette minorité d'individus avec autant de pouvoir entre les mains soit vraiment en mesure de s'occuper bienveillamment des affaires publiques qui concernent 35 millions d'habitants? Je réponds par l'affirmative...

Je prends le prétexte de la conjoncture électorale actuelle pour parler sommairement d'une doctrine philosophique politique malheureusement trop peu connue et trop peu étudiée: l'anarchisme. Je crois que cette dernière peut proposer un ensemble de solutions permettant de transcender l'aporie relative à la question que j'ai formulée au sujet du pouvoir.

L'anarchisme dans l'espace public

Avant même de parler d'anarchisme, je tiens à parler du caractère qu'on lui donne dans l'espace public, pour ensuite le comparer avec celui que l'on retrouve dans la littérature.

Les termes «anarchisme » et «anarchistes» sont systématiquement employés pour décrire le chaos, la décadence, les comportements violents apolitiques. Bref, ces termes ont une connotation péjorative et il semblerait que la situation soit endémique dans la culture populaire.

Le professeur de science politique Francis Dupuis-Déri s'est intéressé à ce phénomène d'étiquetage entre l'anarchisme et le caractère péjoratif qu'on lui attribue fréquemment. Dans son texte «Broyer du noir: manifestations et répression policière au Québec», il donne de nombreux exemples où l'on fait cette association. Il relève entre autres que dans La Presse du 23 mars 2001, Marcel Belleau déclare (avant les manifestations contre le Sommet des Amériques 2001) que des «groupes anarchistes et des individus de tout acabit profiterons probablement aussi du Sommet pour se livrer à leur jeu favori: la casse», soit «du vandalisme [...] des vols et autres délits».

Un peu plus loin il (Dupuis-Déri) nous donne l'exemple de Pierre Foglia (La Presse, 23 mars 2001) qui discrédite les manifestants «anarchistes» comme étant ignorants de l'idéologie dont-ils se réclament. En d'autres mots, ces «anarchistes» ne connaissent pas l'anarchisme. Les observations du politicologue l'amènent à affirmer que: «l'association entre "anarchistes", "jeunes" et "casseurs", d'une part et une irrationalité ou une grave ignorance politique d'autre part, place déjà ces acteurs politiques hors du champ politique, soit en marge de la société constituée en principe d'agents rationnels et responsables» [1].

Bref, l'expression sert principalement à ostraciser certains agents sociaux hors du champ de la légitimité. Mais est-ce que cela est vraiment justifié? Est-ce que cet étiquetage ne produirait pas du profilage politique? Est-ce que les anarchistes sont vraiment ce que l'on nous dit qu'ils sont, ou est-ce que c'est seulement une façon efficace de mettre de côté des voix dissidentes légitimes?

Qu'est-ce que l'anarchisme?

Si on ce fie a ce qui a été dit précédemment, il n'y a pas vraiment d'intérêt à s'intéresser à l'anarchisme. Après tout, tout a été dit: l'anarchisme c'est la violence arbitraire, le nihilisme politique, etc.

Pourtant, si on fait un petit travail de recherche sur la thématique, on peut se rendre compte rapidement que la littérature anarchiste raconte une toute autre histoire.

Commençons simplement par faire l'étymologie du mot «anarchisme». Le an dans «anarchisme» a le sens de privatif (privé de) et archos (en grec) signifie: pouvoir commandement, autorité. L'anarchisme est donc une idéologie anti-autoritaire.

Il faut toutefois faire attention: anti-autoritaire n'implique pas nécessairement le chaos ou l'absence d'ordre. Les anarchistes veulent seulement une société qui n'est pas organisée en hiérarchie (à la verticale), mais bien une société égalitaire où le pouvoir est réparti uniformément dans l'ensemble de la société (à l'horizontale). De cette façon, les citoyens sont beaucoup plus sollicités dans les affaires publiques, par l'intermédiaire de la démocratie directe et la coopération économique (on peut penser au modèle d'économie participative, par exemple). Par le fait même, l'abus de pouvoir est de loin moins probable que dans un système vertical où le pouvoir est concentré.

Pour le philosophe anarchiste Pierre Kropotkine, le principe de l'égalité est: «Fait aux autres ce que tu voudrais qu'ils te fassent dans les mêmes circonstances» [2]. Les anarchistes sont très attentifs aux rapports interpersonnels: ils veulent éliminer tous rapports de domination, de subordination. Pour ce faire, il est important de traiter autrui de façon égalitaire. Toujours selon le même philosophe, la morale anarchiste se fonde sur la capacité que nous avons à nous mettre à la place des autres, et ainsi faire preuve d'empathie.

C'est l'habitude qui permet de développer son sens moral: l'habitude de se mettre à la place des autres, de se substituer aux autres pour ainsi agir plus moralement a posteriori:

«Plus vous êtes entraîné à vous substituer à cet autre individu, et plus vous ressentirez le mal qu'on lui fait, l'injure qui lui a été adressée, l'injustice dont il a été victime - et plus vous serez poussé à agir pour empêcher le mal, l'injure ou l'injustice» [3].

Bien que l'éthos de la morale anarchiste soit fort probablement considéré comme légitime pour beaucoup d'entre nous, il est moins probable que la réflexion relative à l'organisation sociale permettant de favoriser ce type de rapport fasse l'unanimité: beaucoup se portent à la défense du modèle politique et économique libéral de libre marché comment étant le seul modèle viable. Un modèle qui repose sur des prémisses de subordination et de compétition. Vous comprendrez donc pourquoi les anarchistes se retrouvent dans une position aussi antinomique au statu quo: l'organisation sociale actuelle favorise des rapports qui nuisent à l'altruisme, à l'émancipation - individuelle et collective - et à la coopération. Toutes des valeurs chères aux anarchistes.

Même après avoir identifié cette tension qui existe entre l'idéal anarchiste et la conjoncture sociale actuelle, les questions que j'ai évoquées dans la section précédente demeurent: pourquoi les anarchistes ont-ils si mauvaise réputation et pourquoi sont-ils systématiquement associés à la violence?

On peut aussi maintenant ajouter une nouvelle question, après avoir considéré ce qui a été dit dans la présente section: comment expliquer le fait que l'image populaire de l'anarchisme contraste tant avec les valeurs et prémisses sur lesquelles repose cette doctrine dans la littérature? Pour répondre à ces questions, j'invite le lecteur à consulter la riche littérature libertaire pour qu'il puisse forger sa propre idée:

Suggestions de lectures

• Baillargeon, Normand : Les chiens ont soif. Critiques et propositions libertaires.

• Dupui-Déri, Francis : Broyer du noir : manifestations et répression policière au Québec.

• Kropotkin, Pierre : La morale anarchiste.

• Kroptkin, Pierre : L'anarchie dans l'évolution socialiste.

• Rémi Bellemare-Caron, Émilie Breton, Marc-André Cyr, Francis Dupuis-Déri, Anna Kruzynski : Nous sommes ingouvernables.

Notes

[1] Dupui-Déri, Francis : Broyer du noir : manifestations et répression policière au Québec (page 30).

[2] Kropotkin, Pierre : La morale anarchiste.

[3] idem.

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