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19/05/2016 08:47 EDT | Actualisé 20/05/2017 05:12 EDT

Vivre dans la dignité dans un CHSLD

Vivre ne serait-ce que quelques mois dans ces «milieux de mort» est inhumain. Imaginez-vous y passer le reste de votre vie.

Bien que ce texte soit fictif, il est basé sur des faits et le quotidien des milliers de personnes vivant en CHSLD.

Je suis âgé de 87 ans. J'ai été admis dans ce CHSLD il y a 6 ans. Avant je demeurais seul dans une grande maison à Montréal-Nord. Cette maison où ma femme et moi avons habité durant 43 ans était notre nid d'amour. L'endroit où nous avons élevé nos trois enfants. Ils y ont joué, grandi et c'est là, dans le salon qu'ils nous ont présenté leurs amours. Je n'y suis plus dans cette belle maison, car mon épouse qui s'occupait de moi est décédée. J'ai bien tenté d'avoir des soins et des services à domicile, mais il y avait tant de critères à respecter et de longs délais que je me suis découragé. Ne voulant pas être un fardeau pour mes enfants, j'ai pris la pire décision de ma vie. Après maintes réflexions, la vieillesse et les maladies qui l'accompagnent m'ont conduit dans cet endroit que ceux qui n'y vivent pas et n'y vivront jamais qualifient de milieux de vie. Foutez-moi la paix avec ce terme. Ce n'est pas un milieu de vie, mais plutôt un endroit où on termine la vie. Un endroit où j'entends plusieurs fois par jour des résidants qui supplient la mort.

Pas humains

Ces établissements ne sont pas humains. Ou est-ce plutôt le système, le gouvernement et celui qui se targue d'être un bon ministre de la santé qui ne sont pas humains? Pendant que la préposée qui s'occupe de moi et de quatorze autres personnes court d'un côté et de l'autre en tentant de nous aider du mieux qu'elle le peut, les décideurs, les élus, tous partis confondus, sont empêtrés dans les procédures du pouvoir et n'ont pas le temps de penser aux milliers de personnes parquées dans ces mouroirs. Elle qui est sur le terrain, cinq jours par semaine, une fin de semaine sur deux sait à quel point ce système est inhumain. Je l'ai déjà vue pleurer, car elle n'a pas été en mesure de changer ma culotte d'incontinence au moment voulu. Cette femme est épuisée lorsqu'elle termine son quart de travail. Mais comment peut-elle bien faire pour prendre soin de sa famille en étant ainsi fatiguée moralement et physiquement?

Concilier le travail et la famille

Ha! Ha! Ce ne sont que des mots qui figurent bien sur papier et qui font de belles promesses électorales. Je peux vous confirmer que ma préposée est incapable de le faire, car son «travail», qui est en fait une vocation, l'accapare même une fois qu'elle quitte cet endroit. Mais qui s'en soucie? La chef de département? Le grand patron du CSSS? Ou le ministre Barrette? Personne ne pense à ce qu'elle doit vivre jour après jour. La plupart des décideurs ne pensent qu'à justifier leurs postes et leurs salaires. Ils n'en ont rien à foutre de ce que doit vivre ma préposée et encore moins ce que moi je dois endurer.

Un crisse de beau milieu de vie

Savez-vous ce que c'est de passer des heures avec une couche souillée aux fesses? Non vous ne le savez pas et je ne vous souhaite jamais de le vivre. C'est pourtant mon quotidien. Les coupes en santé existent bel et bien. Ce n'est pas un mythe tel que veut nous le faire croire le dieu de la santé, Gaétan Barrette. Souvent les préposées ne sont pas remplacées ou le sont par des personnes provenant d'agences de placement qui ne nous connaissent pas et connaissent encore moins la routine de travail. Mon record de «longévité» dans une couche souillée de matières fécales et d'urine est de quatre heures et demie. Lorsqu'on est enfin venu à ma rescousse, tout était séché et collé sur ma peau. Un crisse de beau milieu de vie hein Monsieur Barrette? On m'a lavé à la débarbouillette, car mon bain n'était prévu que pour la semaine suivante. Mais, encore une fois, mon bain hebdomadaire à été remis à la semaine suivante.

Pourquoi rien ne change?

Nous sommes donc des milliers de «vieux» ayant contribué à bâtir la société, qui sommes ainsi traités. Mais pourquoi rien ne change? Probablement parce que, comme les élus et les décideurs, vous vous en foutez. J'admire au plus haut point les artistes qui se servent de leur notoriété pour défendre certaines causes. Mais combien de fois avez-vous entendu un artiste prendre le micro ou monter aux barricades pour crier haut et fort qu'il est inacceptable de nous traiter ainsi? Ils ne le font pas, car notre cause n'est pas assez «glamour.» Nous sommes donc les sans voix de la société et nous le demeurerons sans doute encore longtemps. Certaines personnes, comme le ministre de la Santé, nous écoutent. Il écoute aussi certains intervenants. Mais encore faudrait-il qu'il nous entende!

Vivre dans la dignité

Dans cette société avant-gardiste qui aide les grands malades à quitter ce monde dans la dignité, il nous faudrait aussi proposer des moyens afin de vivre dans la dignité. Vivre ici dans ces conditions n'est pas digne de notre société. Je subis, bien malgré moi et n'en déplaise au ministre et à tous les autres «yes men» qui approuvent ses actions, la maltraitance institutionnalisée. Vivre ne serait-ce que quelques mois dans ces «milieux de mort» est inhumain. Imaginez-vous y passer le reste de votre vie. Un an? Deux ans? 10 ans? Combien de temps me reste-t-il à vivre? Nul ne le sait. Je sais une chose par contre: s'il m'est possible d'écourter mon séjour, j'irais plus tôt dans l'au-delà. Là où parait-il, on ne souffre plus.

Si vous êtes en difficulté, contactez le Centre de prévention du suicide du Québec au 1 855 277 3553.

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