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05/02/2014 12:22 EST | Actualisé 06/04/2014 05:12 EDT

Ma vie de patient dans un CHSLD

Jean Bottari est préposé aux bénéficiaires à l'hôpital Marie-Clarac, à Montréal-Nord. En se mettant dans la peau d'un vieillard paralysé, l'auteur dénonce à travers son récit les conditions de vie dans les CHSLD.

Il est 6 h du matin. Comme à chaque jour, à cette même heure, ma préposée préférée me caresse le bras et me réveille en douceur. J'ouvre les yeux et aperçois son beau et sincère sourire. Je suis content de la voir, car c'est elle la plus gentille et elle est là cinq nuits par semaine en plus.

Elle me déshabille et commence à me laver dans mon lit à la débarbouillette. Mais je n'ai pas de bain aujourd'hui? Mais non, vous savez bien que ce n'est qu'une fois par semaine, me dit-elle. Oh oui je sais, mais c'est quand alors? La désolation visible dans son regard, elle compte les jours et me dit: c'est dans 4 jours.

Bon, on enlève la couche, monsieur. Oh, mais vous êtes pas mal souillé ce matin! Ben, tu sais comme moi que les couches sont comptées. Des fois les préposés les prennent à d'autres patients qui en ont moins besoin que moi, mais il semble que cette nuit tout le monde a utilisé son quota à cause de la gastro. Elle me lave et me crème les fesses et les parties, car j'ai des rougeurs, m'enfile une couche propre et mon beau pyjama bleu que ma femme m'a donné.

Ma femme? Oh elle est partie pour un monde meilleur comme on dit, il y a trois ans. Elle me manque beaucoup. Nous avons passé cinq décennies ensemble. Suite à mon AVC, elle s'est occupée de moi durant cinq ans. Mais là, elle est morte. C'est pour cela que je me retrouve ici, dans ce CHSLD. Elle est décédée subitement. Son cœur a flanché. Elle était épuisée la pauvre. Jeune, je travaillais beaucoup, même le samedi. Elle aura donc élevé nos trois enfants pratiquement seule. Des fois, je me sens coupable de ne pas avoir été présent plus souvent. Mais comme me disait mon épouse: «Tu n'avais pas le choix de travailler autant. Il fallait bien les nourrir ces enfants-là!»

Je n'en parle pas souvent, mais je me demande pourquoi mes deux garçons et ma fille ne viennent pas me visiter de façon régulière. Que leur ai-je donc fait? Je crois qu'ils m'en veulent pour la mort de leur maman chérie. Si elle ne m'avait pas consacré toutes ces heures, ces mois, ces années, peut-être serait-elle toujours parmi nous, qui sait?

Et voilà! Ma préposée est prête pour mon lever. Elle me tourne d'un côté puis de l'autre afin d'installer la toile. Oui vous savez cette toile qui sera attachée avec des chaînes à cet appareil, le lève-personne qui est installé au plafond. Elle n'a pas le choix, car elle est seule dans ma section et j'ai une jambe paralysée et l'autre ne me porte plus depuis deux ans. Me voilà donc suspendu au-dessus de mon lit. Deux minutes plus tard, je suis assis dans mon fauteuil roulant.

Ma préposée me quitte. Elle doit aider trois autres patients avant de quitter à 8 h. Fidèle à ses habitudes elle me prend la main et m'embrasse sur le front.

Bon, l'heure du déjeuner est arrivée. Un homme que je ne connais pas entre dans ma chambre en disant: «On va à la cafétéria!» Il ne se présente pas, n'a pas de sourire et me parle fort. Je ne suis pourtant pas sourd! Je regarde sa carte d'identité. C'est un préposé qui nous arrive d'une agence de placement. Pas encore un autre! Je ne comprends pas comment ce foutu CHSLD est organisé. Jour, soir et nuit nous avons souvent des préposés d'agence, mais rarement les mêmes. J'ai déjà posé cette question à la directrice que je n'ai vu que deux ou trois fois depuis que je suis ici. Elle m'a répondu que le centre a beaucoup de difficulté à retenir son personnel. Je me souviens de lui avoir répondu qu'elle pourrait facilement congédier une dizaine d'employés qui ne sont pas heureux dans ce métier, mais qu'elle devrait en embaucher au moins une vingtaine de plus, car les «bons» sont débordés et à bout de souffle. Comme seule réponse, elle m'a fait un petit sourire en coin. Après tout je ne suis qu'un vieux bonhomme. Elle sait pourtant que j'ai administré de nombreuses compagnies et géré plusieurs centaines d'employés.

Me voilà rendu à la cafétéria où mon déjeuner m'attend. Mon café et mon eau sont épaissis, car depuis mon AVC j'ai des problèmes à avaler. C'est comme si vous ajoutiez de la fécule de maïs à votre café à chaque matin. On s'habitue j'imagine, mais ce n'est pas encore le cas pour moi!

Après ce succulent (!?) repas, mon préposé qui passe plus de temps sur son téléphone intelligent qu'auprès des patients me conduit à la salle communautaire. En roulant devant la salle de bain, je lui demande s'il pourrait m'aider à aller à la toilette. «Mais vous avez une couche!», me répond-il en continuant à me pousser vers la salle. Je tente tant bien que mal de me retenir, mais j'en suis incapable. Je fais dans ma couche. Me voilà donc assis pour une partie de la journée dans mes selles et dans mon urine!

Après avoir joué au bingo et écouté les deux mêmes «vieilles» qui chantent chaque matin, on va dîner. Ensuite, mon pas très souriant ami me conduit à ma chambre à ma demande, car j'ai besoin de faire une sieste. Je lui explique comment fonctionne le lève-personne, car il n'en a aucune espèce d'idée. Une fois couché dans mon lit, je sens que j'ai des selles jusque dans mon dos.

Je tourne d'un côté puis de l'autre, mon nouvel ami me lave et me crème. Honnêtement il a bien fait cela et je l'en remercie.

Je vous épargne le reste de la journée, car c'est toujours pareil. Toujours la même routine, jour après jour après jour.

Au fait, savez vous pourquoi on qualifie ces endroits comme étant des milieux de vie? Ma vie avant d'arriver en CHSLD ne ressemblait en rien à ces journées routinières et ennuyantes. Je me lavais jusqu'à deux fois par jour. Ici, si je suis chanceux, et s'il n'y a pas manque de personnel, c'est un bain par semaine. Les autres jours, c'est face, aisselles, fesses et mes parties. Je me demande si la directrice, ou encore le ministre de la Santé, ou tout autre élu se lave à la débarbouillette!

Combien de temps me reste-t-il à vivre? Je devrais plutôt dire à vivre ainsi! Bof! Mais qui suis-je donc pour me plaindre? Rien qu'un p'tit vieux. Avant d'être vieux par contre, j'ai contribué à ma façon à bâtir la société dans laquelle vous qui lisez ce texte vivez aujourd'hui. Pas parfaite notre société, certes. Mais pouvons-nous la rendre meilleure? Oui, mais il faut y mettre énergies et efforts et le faire tous et toutes ensemble.

En y réfléchissant bien, je crois que chacun d'entre nous est bien lorsque ça ne brasse pas trop. Les vieux comme moi qui sont parqués ne dérangent personne. Nous sommes juste un peu encombrants, mais je vous assure que nous finirons tous par mourir un jour.

J'ai bien hâte de revoir ma gentille préposée à minuit. Je ne m'endors pas tant que je ne lui ai pas parlé, car voyez-vous, même dans ces endroits, il y a de bonnes personnes qui sont là pour les bonnes raisons. On dit d'elles qu'elles ont la vocation. Si seulement nos élus savaient à quel point ces personnes sont dévouées et compatissantes. Ils cesseraient probablement d'embaucher des firmes qui minutent chacune de leurs interventions. Après tout, ce n'est pas une chaîne de montage ici!

Bon, assez chialé pour aujourd'hui. Je continue ma journée en pensant à mon épouse et au temps où, comme vous, je ne me préoccupais pas du sort des vieux!

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