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22/08/2015 08:38 EDT | Actualisé 22/08/2016 05:12 EDT

L'école est une fabrique d'humanité

ENSEIGNER AU 21e SIÈCLE - L'école voisinait un dépotoir qui servait à l'enfouissement des ordures. Les directeurs étaient appelés «principaux» et les enseignantes, «institutrices» ou «maîtresses».

Quand septembre revient, je retrouve avec bonheur mes étudiants et mes étudiantes, particulièrement les nouvelles recrues à la fois enthousiastes et anxieuses d'amorcer le parcours scolaire qui leur permettra d'accéder à la fonction de direction d'école. Je suis un gars d'automne, né en septembre 1958. Le renouveau, l'orée du champ des possibles, l'avenir radieux et le matin du Grand soir, c'est en septembre que ça se passe: la fraîcheur du jour, l'odeur du cuir neuf, les fruits et les légumes en abondance... «Feuilles d'automne / par centaines de tonnes / vous fatiguez mon papa / pendant un mois» - ça, c'est un poème sur l'automne écrit par ma femme lorsqu'elle était à l'école primaire.

L'homme que je suis, pareil aux autres humains, mais aussi différent parce qu'unique, a été façonné par sa famille, son école et son quartier. On vit notre vie à vitesse grand V. Cela traduit une accélération du temps social, une augmentation quantitative par unité de temps des distances, des messages, des tâches, des expériences personnelles et professionnelles. L'écart entre le nombre d'expériences sollicitées et le temps nécessaire pour les vivre tend à s'accentuer (plus d'expériences, mais toujours moins de temps pour les vivre chacune). Le sacre du présent favorise l'oubli du passé, la négation du futur. Je m'arrête donc ici deux instants pour construire du sens en faisant le point sur ce que mon école primaire m'a apporté de durable dans la vie.

Je suis de Bellerive à Valleyfield, un quartier ouvrier situé sur la belle rive de la baie Saint-François. Dans sa Petite histoire de Salaberry-de-Valleyfield, l'abbé Groulx écrit que l'on reconnaît en cette ville les caractéristiques des autres villes du Québec français: une communauté industrielle qui distille la petite histoire du pays. La Montreal Cotton occupait le quartier, au sens propre comme au sens figuré. La vie dans cette usine de textile a été audacieusement filmée en 1970 par Denys Arcand dans On est au coton. Ma mère y travaillait et mon père était ouvrier de la construction. L'école Sainte-Agnès m'a accueilli en 1964. C'était une école pour garçons. Elle existe toujours et son nom n'a pas été laïcisé.

L'école voisinait un dépotoir qui servait à l'enfouissement des ordures. Lors des grandes pluies, le jus de poubelle ruisselait jusque dans la cour de récréation. Ce n'était pas le Vietnam pour autant. Les Frères des écoles chrétiennes qui dirigeaient l'école entretenaient une patinoire. Le temps de récréation permettait d'y pelleter la neige. En rangée dans la cour d'école, des dizaines de pelles et quelques scrapers s'alignaient. Les premiers élèves sortis s'appropriaient les scrapers, les autres se contentaient des pelles. On jouait au hockey-bottine à la récréation, puis au hockey sur glace le soir; au roi de la butte l'hiver et au ballon-chasseur les autres saisons. Des nez et des bras cassés, il y en avait à profusion et aucun parent n'aurait osé en rendre responsable l'école ou le Frère Principal.

«L'école est une fabrique d'humanité. Ce mot désigne la collectivité qui peuple la terre, mais aussi les caractéristiques qui font que nous appartenons à cette espèce fascinante.»

À l'époque en effet, les directeurs étaient appelés «principaux» et les enseignantes, «institutrices» ou «maîtresses». Avant la professionnalisation de l'éducation, l'enseignement était une vocation. L'école normale formait les institutrices des écoles primaires et les «normaliennes» (les stagiaires) venaient parfois nous faire la classe.

C'est toutefois une institutrice remplaçante qui a posé le geste le plus inusité. Parce qu'il regardait dehors, elle a sorti Nelson par la fenêtre du deuxième étage. Elle le tenait par les chevilles en le secouant: «T'aimes ça regarder dehors? Ben regarde dehors!» Si je me souviens si bien de lui, c'est à cause de cet évènement, mais aussi parce qu'il était cadet de l'air et que les cadets de l'air parlaient toujours des cadets de l'air.

Ma maîtresse de première année me demandait parfois d'aller lui acheter des cigarettes. Un jour qu'il n'y avait plus de Matinée, je lui ai rapporté des Mark Ten. «Des cigarettes d'hommes», avait-elle soupiré. Son homme à elle était mort dans un accident d'auto et nous avions été lui rendre hommage au salon funéraire. Nous allions en groupe au «salon mortuaire» plusieurs fois par année, pour saluer la mémoire des pères, mères, frères et sœurs de collègues de classe. Les gens mourraient jeunes à l'époque, dans ce quartier.

Cette maîtresse était compétente puisque je savais lire dès la première année, grâce à une méthode globale organisée autour de ces phrases: «René joue avec son ballon. Alice prie Jésus. Une belle auto rouge file sur la route.» Une fois que l'on savait reconnaître ces phrases, on découpait les mots pour composer de nouvelles phrases, absurdes: «René file avec Jésus. Alice joue sur la route. Une belle auto rouge prie avec son ballon.» On devenait poète en apprenant à lire.

J'ai été initié au cinéma grâce au Club Faroun, créé en 1965 par Roch Demers, le père des Contes pour tous. Ce ciné-club regroupait 75 000 élèves du primaire qui visionnaient à l'école sept films durant l'année scolaire, lesquels étaient accompagnés d'une documentation pédagogique. Les films pour enfants provenaient souvent d'Europe de l'Est, aussi l'utopie socialiste alimentait la trame narrative: les jeunes protagonistes finissaient par vaincre l'adversité grâce à la solidarité et à la foi en un idéal collectiviste, cela baignant dans une mer d'égalitarisme. L'Europe de l'Est paraissait colorée alors que sa réalité était grise, comme les bâtiments d'allure soviétique qui bordaient les boulevards de ses capitales.

Les élèves dont les parents ne pouvaient payer la somme demandée demeuraient confinés dans la classe lors du visionnement des films, punis d'être pauvres. Ils étaient aussi ostracisés le jour du dépôt des dix sous à la caisse scolaire, une initiative des caisses populaires Desjardins pour encourager l'épargne. La classe qui récoltait le plus d'argent accrochait à son plafond un modèle réduit d'avion.

L'oeuvre de la Sainte-Enfance était aussi bien vivante: avec un 25 cents, il était possible d'acheter des «petits Chinois», cartons colorés avec les photos d'enfants d'autres pays, réputés plus pauvres que ceux de Bellerive.

Quand un élève vomissait (cela arrivait souvent), on recouvrait le tout d'un produit granuleux vert et les jeunes paradaient autour de la flaque en disant: «Ouache, ça pue!»

Le brigadier scolaire n'avait qu'une main valide et, avec l'autre, portait la pancarte «arrêt-stop». À cette époque d'avant la loi 101, on s'arrêtait (ou pas) aux «arrêts-stops». Il excellait dans l'art du crachat: «Fais-nous un morvilla, Jack!» Et il s'exécutait. Le code d'éthique des brigadiers scolaires n'avait pas encore été écrit.

C'est à l'école que Bruno nous a révélé comment on fait les bébés. Sa description était crue et nous ne l'avons pas cru. Jerry, lui, eut la riche idée de se faire frère de sang avec ses collègues de classe: une coupure auto-infligée sur la main, puis on mélange le sang de l'un et de l'autre (imaginez aujourd'hui le problème de santé publique que cela soulève). On faisait la file pour devenir mutuellement frères de sang. Et on l'est demeuré.

L'école est une fabrique d'humanité. Ce mot désigne la collectivité qui peuple la terre, mais aussi les caractéristiques qui font que nous appartenons à cette espèce fascinante. À la fois tellement pareils, mais tous si différents.

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