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16/06/2015 10:06 EDT | Actualisé 16/06/2016 05:12 EDT

Quel héritage durable la Commission de vérité et réconciliation laissera-t-elle?

Lorsque les jeunes ont commencé à revenir des pensionnats, ceux qui vivaient des produits de la terre ont été étonnés de constater qu'il fallait leur réapprendre à marcher correctement. Non pas en frappant le talon sur le sol comme ils l'avaient appris à la ville, mais en posant le pied tout doucement, comme ils le faisaient quand ils étaient petits.

J'ai appris à me déplacer sur la terre et dans les bois selon la tradition, telle qu'on l'enseigne aux jeunes Cris des régions nord. L'idée consiste à poser le pied sur le sol délicatement et sans faire de bruit, afin de ne pas perturber les sources de nourriture qui, depuis toujours, représentent cette ligne de démarcation entre abondance et disette. Une aptitude durement acquise, mais essentielle pour ceux qui tirent leur subsistance du territoire; la maîtriser exige des années de pratique.

Malheureusement, cette tradition a pratiquement disparu, comme beaucoup d'autres d'ailleurs, durant la période tragique des pensionnats indiens, que le juge Murray Sinclair, président de la Commission de vérité et réconciliation, a décrite comme la plus honteuse de l'histoire du pays.

Le 2 juin, après la publication des conclusions et des recommandations de la Commission, des personnes comme Ry Moran, directeur du Centre national pour la vérité et la réconciliation à l'Université du Manitoba, ont repris le flambeau. C'est là que seront préservés des milliers d'heures de témoignages des plus personnels. Un programme sera mis sur pied afin de promouvoir les recherches et déterminer le meilleur moyen de transmettre tout ce qui aura été appris.

Ry Moran réfléchit au poids des larmes qui ont été versées au fil des confidences livrées pendant les séances de la Commission, aux horreurs qui hantent jusqu'à aujourd'hui un grand nombre de Canadiens et à tout ce qui a été perdu: «Essentiellement, on a privé ces petits du droit d'être des enfants et de ressentir l'amour de leurs parents. Et l'on a privé leurs parents du droit de donner de l'amour. C'est une violation des principes les plus fondamentaux et sacrés de toute société.»

Lorsque je repense au rôle que mes propres parents ont joué dans nos vies et dans la communauté de Moose Lake, au Manitoba, où ils avaient tous deux entamé leur carrière d'enseignant, je mesure à quel point les choses auraient pu évoluer différemment. Ils étaient arrivés chacun de leur côté dans une réserve qui n'était accessible à l'époque que par bateau, motoneige ou traîneau à chiens, mais ils en sont repartis ensemble. Leur histoire est proprement remarquable, en ce sens qu'elle dépeint la vie dans une communauté crie telle qu'elle se déroulait en ce temps-là.

Mes parents ont été des témoins directs du gouffre créé par les pensionnats. Mon père fut le tout premier enseignant d'origine crie à s'établir sur la réserve; il s'est épris d'une autre jeune enseignante, la fille d'un couple écossais qui devait sans doute éprouver des craintes face à l'inconnu vers lequel s'avançait leur fille. Ensemble, mes parents ont laissé leur marque dans la communauté, non seulement d'un point de vue sentimental, mais aussi dans ce qu'ils ont accompli pour aider ses membres à se serrer les coudes.

J'adore écouter mes parents raconter des histoires sur Moose Lake, des récits qui remontent à une époque où les enseignants fumaient devant leur classe et où les cours d'éducation physique comportaient des activités comme bûcher du bois et transporter de l'eau.

Mes parents consacraient presque toutes leurs soirées à visiter des gens sur la réserve. Ma mère m'a dit qu'ils avaient préparé un calendrier sur lequel ils notaient le nom de la famille avec laquelle ils prendraient le thé chaque soir, de telle sorte qu'ils puissent rencontrer tout le monde.

De temps à autre, je croise encore de leurs anciens élèves et je suis fier de dire que les gens se souviennent avec affection des liens que mes parents avaient tissés.

Mes parents parlent souvent des habitants de la réserve qui tiraient leur subsistance du territoire. En ce temps-là, on ne portait pas de titres pompeux comme celui d'«aîné»; on avait l'assurance de ceux qui ont pourvu seuls pendant des années à leurs propres besoins et à ceux de leur famille.

Lorsque les jeunes ont commencé à revenir des pensionnats, ceux qui vivaient des produits de la terre ont été étonnés de constater qu'il fallait réapprendre à ces «élèves» à marcher correctement. Non pas en frappant le talon sur le sol comme ils l'avaient appris à la ville, mais en posant le pied tout doucement, comme ils le faisaient quand ils étaient petits.

Voilà peut-être quel sera l'héritage durable de la Commission de vérité et réconciliation: le fait d'avoir réussi à affronter les vérités du passé, d'entrevoir l'avenir avec espoir et d'apprendre à marcher doucement ensemble de façon à pouvoir, comme l'a dit de façon si éloquente le juge Sinclair, «transformer notre honte incommensurable en source de fierté immense», en tant que peuples et en tant que nation.

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