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04/02/2018 08:00 EST | Actualisé 04/02/2018 08:00 EST

La mère des cowboys gais de Brokeback Mountain est une Proulx d'Amérique

C'est surtout Brokeback Mountain, une nouvelle reprise par Hollywood, qui a valu à Annie Proulx une renommée mondiale.

Annie Proulx
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Annie Proulx

Romancière de talent, Annie Proulx a commencé à écrire un peu tard dans sa vie, dans la quarantaine avancée. En 1993, elle a été la première femme à gagner le prestigieux PEN/Faulkner pour son roman Postcard. L'année suivante, elle gagnait le Pullitzer et le National Book Award pour The Shipping News. Mais c'est surtout Brokeback Mountain, une nouvelle reprise par Hollywood, qui lui a valu une renommée mondiale.

L'idée des cowboys gais lui est venue en regardant des cowboys jouer au billard dans une petite ville du Wyoming. L'un d'entre eux, plus vieux, semblait désirer l'un des plus jeunes. Elle s'est demandé ce que pourrait être la vie d'homosexuels dans un milieu aussi macho.

Née au Connecticut le 22 août 1935, Edna Annie Proulx habite le Wyoming et le Nouveau-Mexique; elle a vécu 30 ans au Vermont et va souvent à Terre-Neuve. Fille aînée de George Napoléon Proulx et de Lois Nelly Gill, elle a quatre sœurs éparpillées comme elle aux quatre coins du territoire américain qu'elle croise rarement. Divorcée trois fois, elle est la mère de quatre enfants.

Bien consciente de ses origines québécoises (elle a étudié à Sir George Williams, l'ancêtre de Concordia), elle aborde l'histoire de sa famille dans son avant-dernier roman: Bird Cloud (2012). Ce qu'elle écrit sur sa famille franco-américaine résume bien le drame de notre diaspora : un peuple sans pays à qui s'accrocher, sans culture référentielle à laquelle s'identifier, « that horrible homelessness of all French Canadians abroad in America », disait Jack Kerouac.

«I also come from no national identity, who really belong nowhere in the United States», écrit froidement Proulx.

«Les groupes les plus près sont, je suppose, les Francophones du Maine qui se sont taillé une place bien à eux, et ceux des Maritimes canadiennes qui, après l'expulsion d'Acadie, s'étaient réfugiés en France où ils furent mal accueillis, avant de repartir pour la Louisiane où ils sont devenus les Cajuns (une corruption du mot Acadien). » (traduction libre; toutes les autres citations sont aussi des traductions libres)

Mme Proulx tourne les coins un peu ronds et d'évidence il lui manque des bouts dans l'histoire acadienne. Mais le «no national identity» qu'elle souligne cruellement traduit une triste réalité, lorsque prise dans le sens anglais du mot nation, soit pays souverain (et non peuple, comme en français).

«Mon père, d'origine canadienne-française, a quitté l'école à 14 ans pour travailler dans un moulin à coton dans le Rhode Island et le Connecticut. Il était ambitieux, il a monté l'échelle jusqu'à devenir vice-président de la cie.»

«Son nom était Proulx (...) Qui était cet homme portant notre nom? Qui étions-nous? Qui était notre peuple? On savait si peu de choses? L'expérience américaine, l'accent mis sur la réussite individuelle, l'acquisition de biens et d'argent pour montrer son ascension sociale, est basée sur le sens de la perte, cette aliénation de la sécurité de la culture familiale, l'isolation du fonds génétique. La séparation de la tribu originelle crée une solitude profonde qui croit avec les années. Il y a chez beaucoup de gens, surtout chez les immigrants, un besoin brûlant de compléter le casse-tête, pour trouver les pièces manquantes.»

Elle s'interroge sur son obsession du déplacement qui lui vient de son père qui fuyait son héritage canadien-français pour devenir un vrai Yankee de la Nouvelle-Angleterre, pour échapper à la pauvreté de la classe ouvrière dans le but d'atteindre le succès financier, de monter l'échelle dans la classe moyenne.

«Lui et sa famille étaient victimes du racisme qui infecte la culture dominante blanche, les WASP de la Nouvelle-Angleterre qui voyaient les immigrants, surtout les Canadiens français du nord, comme racialement inférieurs.»

Des années plus tard, elle se retrouve à une réunion d'auteurs franco-américains, sur une île dans le Maine. En entrant dans la salle, une émotion la saisit lorsqu'elle reconnaît des traits physiques qui lui sont familiers:

«J'ai été frappée par le choc de la reconnaissance. Il y avait là des gens qui n'étaient pas des WASP, des personnes ayant des traits familiers, avec de longs doigts et des os minces, des yeux sombres et une certaine façon de bouger et de se déplacer. Les larmes me sont venues aux yeux et pour un court instant j'ai senti la curieuse, mais agréable sensation d'être à la maison et je me suis mis à fantasmer à l'idée de déménager à Québec, Montréal, ou à Gaspé ou Montmagny. Mais j'avais été trop longtemps dans la solitude, trop anglicisée pour que la joie perdure.»

En 1993, elle se lance à la recherche de ses racines. Elle embauche un généalogiste pour savoir si elle avait des racines indiennes. Déception, elle n'en a pas. Même histoire, en passant pour Hillary Clinton, Jack Kerouac, David Plante et Marcheline Bertrand (la mère d'Angélina Jolie). Toutes ces familles, d'origine québécoise, ont entretenu l'idée qu'elles étaient canadiennes-françaises mélangées avec des Indiens (un mythe qu'on trouve aussi beaucoup au Québec). Le mythe vient peut-être de la French Indian War. Dans leurs livres d'histoire, les Américains apprennent qu'ils se battaient contre les Français et les Indiens (alors que nous on apprend que c'était la guerre de Sept Ans. Et qu'on se battait contre les tuniques rouges.) Ils ont gardé l'impression que Français et Indiens formaient un seul et même peuple.

Toujours est-il qu'elle découvre que la branche de sa grand-mère, Phoebe Brisson (1895-1974), remonte à la Normandie. Phoebe était la fille d'Olivier (Levi) Brisson et d'Exilda (Maggie) LaBarge (1859-1926).

Robert De la Berge (1638-1712), né à Colomby-sur-Thaon en Normandie arrive à Québec en 1658; il s'établit à Château-Richer avec Françoise Gausse dit LeBorgne. Leur arrière-arrière petit-fils, Joseph Marie Labarge (1787-1860), né à L'Assomption, part à 21 ans pour St-Louis, via la rivière des Outaouais, la Baie Georgienne, les Lacs Huron et Michigan, le Wisconsin et le Mississippi. Fallait être fort pour pareille virée. À St.Louis, Laberge épouse une créole d'origine française et espagnole.

Répondant à une annonce d'un journal demandant une centaine d'hommes pour faire la traite de fourrures dans l'Ouest, il prend part à l'expédition du général William H. Ashley au Wyoming en 1828. La Barge Creek, près de la ville de La Barge, porte son nom. Son nom est lié à l'endroit parce qu'on a rapporté qu'il y avait été scalpé par un Arickaree.

Joseph Marie a eu sept enfants. Ses fils ont été capitaines sur les steamboats qui naviguent sur le Mississippi. Il a enseigné son art à Mark Twain.

Levi Brisson, l'arrière-grand-père d'Annie, venait de Saint-Rémi. Il a eu...38 enfants! De trois femmes: Clémence Benjamin lui en a d'abord donné six. Marie Cyr, vingt-et-un , et la troisième Maggie Labarge, onze. «S'il avait vécu aujourd'hui, il aurait pu avoir son émission de télé.»

Ovila Proulx, le père de Napoléon, était handicapé. «En dépit d'enquêtes généalogiques menées dans le Connecticut et au Québec, Peter Ovila Proulx, le père de mon père, n'a pas fait l'objet de recherches abouties et les choses en resteront là... D'après George, notre père, l'homme boitait suite à une attaque de paralysie dont il avait été victime dans son enfance, et il tissait remarquablement la soie. Il avait toujours cru que la famille de son père était originaire de Trois-Rivières (...) Il boitait affreusement et était surnommé «Turkey» («la dinde») Proulx à cause de sa démarche cahotante. (...) Quand Phoebe et lui divorcèrent, Phoebe déclara qu'elle le quittait après trois années de mariage à cause de son «intempérance notoire.» La rumeur courut qu'après s'être séparé de sa femme il vola une locomotive et retourna au Canada. Aucun rapport nécrologique n'apparaît au nom d'Ovila Proulx.»

Après le divorce, Phoebe Brisson, une Franco-Américaine de naissance, s'est remariée avec un Irlandais (Maloney), puis un Italien (Carpentieri). Chez les Brisson, on vit longtemps et on se marie trois fois...

Même si elle n'a pas trouvé la filiation, Anna Proulx remonte ensuite l'histoire de la famille Proulx, depuis Jean Proulx. Ce qu'elle trouve la scandalise: «À travers les baptêmes, les naissances, mariages et actes de décès des Proulx se dégage un fil noir : «imbécile» «mulâtre», «intempérant», «sa marque» - des mots qu'on ne veut pas voir dans une histoire familiale, mais qui sont là. C'était en majorité des analphabètes, un clan rural de pauvres travailleurs incapables, jusqu'à ce que mon père George Napoléon Proulx émerge. »

«Peut-être avait-il raison de mettre derrière lui tous ses liens de sang, d'oublier l'histoire, la langue québécoise, la culture et la religion, pour créer son propre monde comme tant d'Américains ont fait.»

LIGNÉE PATERNELLE D'ANNIE PROULX

PROULX, George Napoleon

GILL, Lois Nelly

Connecticut

PROULX, Pierre Ovila

BRISSON, Phoebe (1895-1974)

PROULX, Michel

AUBIN, Mélina

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