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21/01/2017 08:59 EST | Actualisé 21/01/2017 08:59 EST

De l'énergie pour les piles, du calme pour l'âme: le lithium

Le lithium ne s'est jamais laissé apprivoiser facilement. Découvert en 1817 par le chimiste suédois Johan Arfwedson, il ne put être isolé que 38 ans plus tard par l'électrolyse d'un oxyde de lithium réalisée par les chimistes britanniques William Thomas Brande et Sir Humphry Davy. Et ce n'est qu'en 1923, 106 ans après sa découverte qu'il put être produit commercialement par une compagnie allemande : Metallgesellschaft AG.

Le lithium est le métal le plus léger de tout le tableau périodique (numéro atomique 3). Sa forte réactivité au contact de l'hydrogène et de l'oxygène fait en sorte qu'il doive être conservé dans l'huile. Il est l'élément qui démontre la chaleur spécifique la plus élevée de tous les solides. C'est pourquoi Il fut d'abord (et est encore) utilisé dans la fabrication des verres, des céramiques réfractaires et des alliages à la fois légers et thermorésistants en aéronautique. De nos jours, la demande est très forte tant au niveau des piles, des batteries et de diverses pièces utilisées en informatique et en téléphonie. À la fin des années 2010, les réserves mondiales étaient estimées à environ 13 millions de tonnes.

Il a aussi depuis fait ses preuves en médecine, particulièrement en psychiatrie.

L'arrivée du lithium dans le monde de la santé

Il faudra encore attendre près d'un demi-siècle de plus pour qu'un psychiatre australien en fasse les premiers essais sur l'homme en 1948. Mais encore ici, le lithium eut à parcourir bien des détours avant son adoption par les compagnies pharmaceutiques.

Le tout débuta par les recherches sur une maladie bien populaire à l'époque. Cette maladie était surtout l'apanage des rois, des nobles et des riches bourgeois d'alors, d'où l'importance de la place qu'elle occupait en recherche. On savait durant la deuxième moitié des années 1800 que la goutte résultait de l'accumulation des calculs d'acide urique dans les articulations. Il fut aussi alors démontré que le carbonate de lithium pouvait dissoudre ces calculs. Ainsi en 1859, le médecin anglais Alfred B. Garrod utilisa le carbonate de lithium pour traiter la goutte.

Plusieurs médecins du temps croyaient que certaines maladies mentales n'étaient qu'une forme de la goutte qui s'attaquait au cerveau plutôt qu'aux articulations. Ainsi les médecins William Jones, un Américain et Carl Lange, un Danois, avaient chacun indépendamment développé une théorie qui portera leurs noms (théorie de l'émotion James-Lange). Selon ces derniers, les émotions étaient la résultante physiologique issue des réactions aux divers stimuli. Vers la fin du 18e siècle, Lange eut l'idée de tester le lithium sur plusieurs centaines de patients psychiatrisés. Aux États-Unis, le Dr John Aulde suivit son exemple. Très rapidement, la nouvelle de la découverte d'une pilule du bonheur se répandit comme une traînée de poudre de telle façon que sirops et onguents de toutes sortes à base de lithium envahirent les marchés. Mais, on déchanta tout aussi vite, car des cas d'intoxication grave au lithium se multiplièrent reléguant le remède miracle aux oubliettes.

1950 : la sortie officielle du lithium

L'oubli perdura pendant près de 60 ans. John Frederick Cade est né en 1912 et fut un illustre psychiatre australien. Dès la fin de ses études, il fut engagé comme médecin de l'armée durant la guerre d'Indochine. De 1942 à 1945, il servit comme médecin à la prison militaire de Changi. De retour en Australie, il engagea des recherches sur les maladies mentales. Il s'intéressait plus particulièrement aux troubles bipolaires qu'on appelait alors la maniaco-dépression. Il faut savoir que cette maladie était la cause de nombreux décès et que les seuls traitements, d'ailleurs fort peu efficaces, étaient les électrochocs et la lobotomie. Cade se mit donc en frais d'analyser les urines de patients en phase manie puis en phase dépressive ainsi que des urines prélevées sur des personnes saines. Il concentrait les échantillons récoltés et les injectait dans le péritoine de cobayes. Il réalisa rapidement que les cochons d'Inde qui avaient reçu des concentrés provenant de personnes en phase manie étaient intoxiqués beaucoup plus sévèrement que ceux dont les injections provenaient de dépressifs ou de gens sains. Il attribua ce phénomène à une concentration accrue d'acide urique dans les urines des patients en phase maniaque. Il eut alors l'idée d'ajouter du carbonate de lithium à ces concentrés et d'injecter le tout dans des cobayes. Il eut une double surprise : la toxicité des urines concentrées diminuait et les cobayes semblaient plus calmes à la suite à ces injections.

John Cade émit l'hypothèse que le sel de lithium pouvait avoir un effet sédatif. Comme au début des années 1950, les protocoles de recherches n'étaient pas ceux qu'on connaît aujourd'hui, il décida de tester sur lui-même les effets du lithium. Son essai dura deux semaines durant lesquelles il put trouver une dose suffisante de lithium sans trop d'effets toxiques. Puis il l'administra à un premier patient en phase maniaque. Selon sa description personnelle, il s'agissait d'un homme de 51 ans en phase maniaque depuis cinq ans. Le patient était épuisé, sale, autodestructeur, malicieux et reconnu depuis longtemps comme étant le pire patient du service. Après trois semaines de traitement, il put être transféré à l'aile de convalescence et après trois mois, il put quitter définitivement l'hôpital psychiatrique et se trouver un emploi régulier. L'efficacité était prouvée, mais l'utilisation du médicament posait toujours de graves problèmes de toxicité.

En réalité, le problème principal se situait au niveau de la posologie. Il aura donc fallu attendre jusque vers les années 1950 date à laquelle un nouvel instrument fit son apparition: le spectrophotomètre de flamme pour que le docteur Morgan Schou du Danemark l'utilise et fasse le dosage du lithium dans la circulation sanguine. Il devenait alors possible d'atteindre un niveau optimal et vérifiable de lithium sanguin et d'en contrôler la dose pour la maintenir en dessous des limites toxiques. Le lithium put alors faire son entrée réelle dans la pharmacopée actuelle.

Les sources thermales

Il était depuis longtemps connu que certaines anciennes sources thermales disponibles en Europe se faisaient dans des eaux dont la concentration en sels de lithium était relativement plus élevée et que les patients qui y séjournaient se portaient mieux.

Ainsi la ville de Santenay en France a connu ses premières eaux thermales dès le début de notre ère. On y trouve alors un sanctuaire dédié aux nymphes. Au 17e siècle, on lui donne le nom de Fontaine Salée. Sa notoriété s'est surtout établie autour des années 1890-1910 où diverses sources s'ajoutèrent attirant de nombreux touristes. Ainsi à la Fontaine Salée, s'ajoutèrent la Source Lithium, la Source Carnée et la Source Santana. En déclin dû aux deux grandes guerres mondiales, certaines dont la Source Lithium reprirent du service autour des années 1945-1950. Depuis 1995, elles sont toutes fermées.

Le bilan lithium

Le lithium eut deux effets immédiats. Dans un premier temps, il réduisit rapidement les taux de mortalité dans les hôpitaux psychiatriques. Avant son arrivée, de nombreux patients mourraient épuisés ou encore des suites d'une infection opportuniste conséquente aux états de grande fatigue dans lesquelles des patients se retrouvaient après des mois, voire des années, en phase maniaque.

Le deuxième effet se fit sentir plus lentement, mais tout aussi sûrement par un changement de la perception des maladies mentales. Elle serait désormais comprise non plus comme une faiblesse ou un défaut moral, mais bien comme une maladie avec des causes physiologiques.

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