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01/04/2017 08:32 EDT | Actualisé 01/04/2017 08:32 EDT

Le méprobamate: de successeur à la pénicilline à précurseur au Valium

L'arrivée des benzodiazépines au début des années 1960 mit fin à l'heure de gloire du méprobamate. D'abord créée pour agir contre les bactéries, voici donc une molécule qui termina sa carrière en psychiatrie.

La deuxième Grande Guerre mondiale a fait plusieurs millions de morts sur les champs de bataille et dans les camps de concentration, c'est bien connu. Mais il y avait alors un autre ennemi, plus subtil, mais tout aussi dangereux: les infections. La pénicilline venait à peine d'être découverte par Alexander Fleming et son équipe qu'elle était déjà une victime de sa popularité. La demande était tellement forte que la production devait suivre une cadence infernale tant et si bien que la mise en flacons de la pénicilline s'accompagnait quasi systématiquement d'une contamination par une bactérie qui produisait une enzyme (la pénicillinase) capable de dégrader la pénicilline. En réalité, la pénicilline qui arrivait dans les camps militaires avait déjà perdu une bonne partie de ses pouvoirs antibactériens.

Le gouvernement britannique avait alors fondé une corporation composée des grandes pharmaceutiques anglaises pour s'assurer de la production et de la distribution de la pénicilline aux troupes anglaises: la Therapeutic Research Corporation. Bill Bradley du laboratoire BDH (British Drug Houses) demanda à ses chimistes de développer des agents antibactériens capables d'éliminer le micro-organisme responsable de la production de pénicillinase. C'est ainsi que Frank Berger, le microbiologiste responsable de ces tests, remarqua parmi tous les composés essayés la méphénésine, un produit capable d'inhiber la bactérie responsable sans altérer la pénicilline.

L'avenir du produit, après la guerre

Dans le British Journal of Pharmacology, Frank Berger publie un article en 1946 soulignant les effets tranquillisants inattendus de ce produit. La méphénésine ayant une durée de vie très courte dans l'organisme (10 à 15 minutes), elle fut d'abord utilisée par les chirurgiens afin de déclencher une relaxation musculaire durant les anesthésies légères. Elle fut alors distribuée sous le nom commercial de TolserolMD par la compagnie Squibb.

Un homme qui croit en son produit

Mais le docteur Frank Berger voyait un plus grand avenir pour la méphénésine et quitta l'Angleterre pour s'installer aux États-Unis afin de continuer les recherches sur son produit. Il croyait en effet que celui-ci pourrait s'avérer fort utile comme neuroleptique en psychiatrie particulièrement comme anxiolytique. Il voulait venir en aide aux personnes souffrant d'anxiété. Ainsi, il fut écrit dans un article du New York Times lors du décès du chercheur à l'âge de 94 ans: «Ces gens ne sont pas fous. Ils sont simplement surexcitables et très irritables. Ils créent de vraies situations de crises pour des sujets anodins. Quelle est la cause physiologique à cette anxiété?» (Réf. : Benedict Carey, Frank Berger, 94, Miltown Creator, Dies, The New York Times, March 212, 2008). Mais la courte durée de vie de la molécule d'origine dans l'organisme représentait un obstacle majeur. Recruté par le laboratoire pharmaceutique Carter-Wallace, il découvrit avec le chimiste Bernard Ludwig pourquoi la molécule avait une si courte vie. Le chimiste prépara alors plus d'une centaine de composés dérivés de la méphénésine qui auraient une action plus prolongée. Un de ceux-ci dont la durée de vie était jusqu'à huit fois supérieure à la molécule mère était le méprobamate. Testé sur des humains dès 1948, il améliorait l'état psychique de plus de 80% des patients anxieux et agités et affichait 3% de guérison. La communauté scientifique demeura cependant sceptique.

L'arrivée des benzodiazépines au début des années 1960 mit fin à l'heure de gloire du méprobamate.

Pour les convaincre, Frank Berger réalisa un documentaire qui montrait l'effet du produit chez le singe et présenta son film lors d'une conférence à San Francisco. Le succès fut instantané. Frank Berger lui donna le nom de Miltown (du nom d'un faubourg situé près du laboratoire où le produit fut découvert et synthétisé). En quelques mois, Le Miltown devint de loin le produit pharmaceutique le plus vendu à travers les États-Unis. Vers la fin des années 1950, le médicament commença à attirer certaines critiques sur ses effets secondaires. On le soupçonnait entre autres de développer une dépendance pour ceux qui l'utilisaient. Le professeur Berger contesta alors l'idée de joindre au produit une note prévenant que ce médicament pouvait entraîner une dépendance. «On s'attend à ce que ce médicament soit utilisé correctement. Il n'y a pas d'avertissements écrits sur les scalpels: "Ceci est un instrument tranchant: ne vous coupez pas!"», avait-il plaidé alors.

L'arrivée des benzodiazépines au début des années 1960 mit fin à l'heure de gloire du méprobamate.

D'abord créée pour agir contre les bactéries, voici donc une molécule qui termina sa carrière en psychiatrie.

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