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19/12/2015 09:26 EST | Actualisé 19/12/2016 05:12 EST

Il était une fois la maladie: Histoire de Fat Joe (Apnée du sommeil)

Appareils dentaires et bucco-pharyngés, CPAP et chirurgies font aujourd'hui partie de l'arsenal thérapeutique permettant de lutter efficacement contre l'apnée du sommeil.

L'apnée du sommeil, une nouvelle maladie

«Tout le monde sait ce que l'on appelle avoir la luette tombée; mais l'on imaginerait peut-être pas que cette maladie, laquelle en général ne paraît point être de conséquence, pût à la longue coûter la vie au malade. Une Dame d'environ 40 ans, demeurant en Province, se montra ayant la luette tombée, à un Chirurgien du lieu qui lui ordonna les remèdes usités, les gargarismes connus, etc. La maladie augmenta peu à peu, mais à tel point que la Dame avait peine à avaler. Sans cesse occupée de son gosier, prenant peu de nourriture, ne dormant point, elle tomba dans une maigreur et un état de langueur à faire craindre pour sa vie. Elle me fut amenée à Paris où je ne fus pas longtemps à reconnaître la cause de son fâcheux état, que je crus devoir attribuer à la chute de la luette. Je lui promis une guérison certaine et prompte en coupant la luette, et je lui tins parole.»

C'est le chirurgien français Sauveur-François Morand qui décrivit ainsi au XVIIIe siècle la première pharyngotomie d'un cas qui devait certes présenter les symptômes sévères d'apnée du sommeil. Mais la première vraie description de la maladie fut formulée près d'un siècle plus tard, non pas par un médecin illustre mais, par un romancier anglais non moins illustre: Charles Dickens.

L'histoire de Fat Joe

Dans son roman: Les Papiers posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr. Pickwick, le célèbre écrivain anglais Charles Dickens décrivait ainsi l'un de ses personnages: «Sa tête était affaissée sur sa poitrine ; seuls un ronflement continu et de temps à autre, un bruit d'étouffement partiel, révélaient à l'ouïe la présence du grand homme.» Il s'agissait d'un adolescent obèse à qui il avait donné le nom de Fat Joe et qui était serveur au Pickwick Club.

Il faudra attendre au début du XXe siècle pour que la maladie soit reconnue et l'on doit au grand médecin canadien William Osler le nom de Syndrome de Pickwick.

William Osler

Le docteur Osler est un grand médecin canadien. Fils de pasteur, il est né en Ontario le 12 juillet 1849. Il débute des études religieuses dans le but de succéder à son père mais change vite de carrière et s'inscrit en médecine au Toronto School of Medicine. Après deux ans dans cette institution, il déménage à Montréal et termine ses études médicales à l'Université McGill qui avait la réputation d'être la meilleure au Canada et même aux États-Unis. Il complète des études post doctorales en Europe et revient enseigner à l'Université McGill. Il aura été professeur à l'Université de Pennsylvanie, puis médecin-chef au Johns Hopkins Hospital pour terminer sa carrière comme doyen de la faculté de médecine à l'université Oxford. Son livre : The Principles and Practice of Medicine a fait figure de bible dans l'enseignement de la médecine et a connu de multiples rééditions jusqu'en 2001. Passionné par l'histoire de la médecine, il légua son importante collection de livres à l'université McGill. Âgé de 70 ans, il est victime de la grippe espagnole et en décède le 29 décembre 1919.

Henri Gastaut

En 1965, un médecin français spécialisé en épilepsie, le Dr Henri Gastaut, constate pour la première fois chez les patients atteints du syndrome de Pickwick la survenue d'arrêts fréquents de la respiration durant le sommeil. On doit à ses observations la classification des apnées du sommeil en apnée obstructive, centrale et mixte. Quelques années plus tard, en 1972, un autre médecin français, le Dr Christian Guilleminault, raffine les critères diagnostiques. Ce dernier définit alors ainsi l'apnée du sommeil: 5 arrêts de la respiration à l'heure qu'il y ait ou non hypoventilation alvéolaire et en présence ou non d'obésité.

Le ronflement, un symptôme oublié

Un fait plutôt étonnant reste à noter dans le cas du syndrome de l'apnée du sommeil. De tous les médecins qui se sont penchés sur la maladie depuis les docteurs Morand au XIXe siècle, Osler au début du vingtième siècle, Gastaut et même Guilleminault dans les années 1960, 1970, aucun n'avait noté le ronflement comme symptôme de la maladie. Et ce, bien que l'écrivain Charles Dickens l'ait eu clairement identifié chez son personnage: «C'était le soir : MM. Pickwick Winkle et Snodgrass étaient allés avec leur joyeux hôte assister à la fête voisine de Muggleton ; Isabelle et Emily se promenaient avec M. Trundle ; la vieille dame sourde s'était endormie dans sa bergère ; le ronflement du gros garçon arrivait, lent et monotone, de la cuisine lointaine.» Il faudra attendre au début des années 1980 pour que le pneumologue, S. Fujita, remarque qu'en traitant l'apnée du sommeil, le ronflement disparaissait aussi.

Mais le ronflement allait attirer aussi l'attention des chercheurs. Ainsi, le pneumologue italien E. Lugaresi, fut un pionnier dans ce domaine en effectuant la plus vaste étude sur le sujet. Ce spécialiste fit exécuter un recensement précis de la population de ronfleurs de la république de San Marin. C'est la plus grande étude systématique qui permit d'établir avec précision toutes les données démographiques concernant le ronflement et ce sur une population de 22 800 personnes. C'est ainsi qu'on apprit que: «Parmi la totalité de la population, enfants compris, on trouve 35 % de ronfleurs, dont 20 % de manière constante et 15 % de manière intermittente. Les hommes ronflent plus que les femmes: 25 % des hommes et 15 % des femmes ronflent toutes les nuits, tandis que 15 % des hommes et 13 % des femmes ne ronflent qu'à l'occasion de facteurs déclenchants (alcool, gros repas, fatigue)» (référence). L'étude permit aussi de mettre en lumière les relations entre ronflement et divers autres facteurs dont l'âge, l'obésité et les divers problèmes de santé dont les troubles cardio-vasculaires.

Apnée : les solutions.

Depuis l'ablation de la luette par le Dr Morand au XVIIIe siècle, il faudra encore ici attendre jusqu'au milieu du XX siècle avant que des solutions moins radicales fussent envisagées. La première percée en ce sens vit le jour à la fin des années 1970 à Chicago grâce à une pianiste et à son époux psychiatre pour le moins astucieux. C'est ainsi que pour cesser de ronfler, ce qui empêchait son épouse de dormir la nuit et nuisait à son oreille musicale de pianiste, le docteur Charles Samelson confectionna un moulage en cire d'abeille de sa langue, lequel, par succion dégageait ses voies respiratoires la nuit. Suite au succès personnel de son appareil, il fit entreprendre des études au Rush University Medical School. Aujourd'hui, plus d'une quarantaine d'appareils opérant selon des principes semblables sont sur le marché.

Quelques années plus tard, en 1982, le Dr Colin Sullivan un chercheur australien fabrique le premier appareil de ventilation en pression positive continue, mieux connu ici sous l'acronyme anglophone CPAP (Continuous Positive Airway Pressure) et en 1985, le Dr John E. Remmers, professeur à l'université de Calgary invente le premier CPAP sous contrôle électronique. Le docteur Remmers est surnommé au Canada et aux États-Unis, l'homme de la renaissance, puisqu'il combine tous les talents des savants de cette époque: chercheur, thérapeute, inventeur, fabricant et distributeur de ses propres inventions.

Appareils dentaires et bucco-pharyngés, CPAP et chirurgies font aujourd'hui partie de l'arsenal thérapeutique permettant de lutter efficacement contre l'apnée du sommeil.

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