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03/05/2016 10:10 EDT | Actualisé 04/05/2017 05:12 EDT

Il était une fois la maladie: de mortelle à chronique

Dans la quête pour trouver des antiviraux capables de freiner le VIH, le Québec a su fournir sa part d'efforts. Un succès pharmaceutique et, surtout, profondément humain.

C'était à la fin août 1985. Revenu un peu plus tôt que prévu d'un rendez-vous d'affaires, je passai par ma chambre d'hôtel à New York avant d'aller souper. J'ouvre machinalement le téléviseur et une émission d'affaires publiques parle d'une nouvelle maladie, connue depuis près de cinq ans par la communauté médicale mais totalement méconnue du grand public. Écrivant à l'époque la télé-série Science et technologie pour le réseau TVA, je me promis de contacter, dès mon retour à Montréal, les chercheurs de l'IAF (maintenant appelé Centre INRS-Institut Armand-Frappier) pour en savoir plus sur ce fameux «AIDS».

Effectivement, je parlai dès le lundi suivant au Dr Aurèle Beaulnes, alors directeur de l'IAF, de ma découverte étasunienne. Il me confirma qu'à l'IAF, plusieurs chercheurs travaillaient pour découvrir un remède à la maladie et que les médias s'étaient montrés peu intéressés à celle-ci, qui ne semblait pas toucher un grand pan de la population.

Je réussis à le convaincre à coproduire une vidéo pour informer le public et expliquer quelques moyens de prévention sur le sida. Il y avait eu entre 1984 et 1985 au grand total 7 personnes qui étaient mortes de cette maladie au Canada.

Nous avons produit le documentaire et le lancement était prévu pour le 2 octobre 1985 à la salle de conférence de l'IAF sur son campus à Laval. Jusqu'au mardi le premier octobre, nous n'avions reçu que quelques rares confirmations pour notre conférence. Mais voilà que, dans la nuit de mardi à mercredi, les médias annoncent la mort de la vedette internationale Rock Hudson, qui avait contracté le virus du sida.

Ce fut comme si, d'un seul coup, le monde venait de s'éveiller à cette nouvelle maladie. En ce mercredi 2 octobre, nous avons passé notre journée à l'IAF à répéter notre conférence de presse à des groupes de journalistes venus de partout entendre parler de cette nouvelle et terrifiante menace en santé publique.

Du cancer au sida

Au début de l'apparition de la maladie en 1979, bien peu de choses étaient connues sur la maladie. S'agissait-il d'une nouvelle forme de cancer ou d'une nouvelle infection? On mit quand même un bon trois ans avant de trancher définitivement pour une origine virale. C'est le professeur Luc Montagnier en France, avec son équipe, qui a définitivement découvert le virus responsable, à qui il donna le nom de VIH (virus de l'immunodéficience humaine).

Nous sommes en 1983, l'agent était trouvé, il s'agissait de chercher un remède. La course était amorcée et la mort de Rock Hudson allait apporter une pression sans équivalent auprès du monde scientifique pour trouver une solution à cette épidémie qui s'amorçait.

Un médicament qui ne fonctionne pas pour le cancer

Un chercheur, le Dr Jerome Horwitz, avait effectué des recherches en 1964 pour mettre au point un médicament pour lutter contre le cancer. Son idée était de synthétiser en laboratoire un nucléoside qui pourrait être assez semblable pour prendre la place d'un des nucléosides naturels de la cellule cancéreuse et, ce faisant, empêcher la duplication de la chaîne d'ADN, stoppant ainsi la croissance de la tumeur. C'est ainsi qu'il mit au point l'AZT pour azidothymidine (la thymine étant un nucléotide).

Mais le médicament s'avéra d'une complète inutilité pour vaincre le cancer. Il fut relégué aux oubliettes.

En 1974, un chercheur allemand, Wolfram Ostertag de l'institut Max Planck, découvre que l'AZT affichait une certaine activité contre un rétrovirus de souris. Mais le sida n'était pas encore apparu et le médicament retourna sur les tablettes.

La course au médicament miracle

Comme nous l'avons vu, à partir de l'automne 1985, les choses allaient changer rapidement. Il faut dire qu'à l'époque un diagnostic de sida signifiait pour la très grande majorité un verdict de mort dans l'année qui suivait.

Tant par les gouvernements que par les pharmaceutiques, des sommes colossales furent rendues disponibles pour chercher un remède.

En février 1985, Samuel Broder, un oncologue américain, accompagné d'une équipe de chercheurs chevronnés du National Cancer Institute (dont Hiroaki Mitsuya, un virologue japonais œuvrant maintenant aux USA, et Robert Yarchoan qui a dirigé les recherches cliniques) débutèrent les travaux. Ils furent accompagnés d'une équipe de chercheurs de la pharmaceutique Burroughs Wellcome (maintenant GlaxoSmithKline) sous la direction de Janet Rideout, Ph.D en chimie, qui avait été spécifiquement mandatée par la pharmaceutique dès le début des années 1980 pour identifier des substances capables d'agir contre le sida.

Elle avait d'abord isolé une quinzaine de ces substances pour finalement resserrer son étau autour de l'AZT. L'équipe de chercheurs conduisit donc une première série de test in vitro dans lesquels l'action de l'AZT sur la rétrotranscriptase du VIH fut clairement démontrée. Puis des études cliniques appuyèrent les résultats : l'AZT pouvait prolonger l'espérance de vie des sidéens. Le brevet fut déposé en 1985 et le 20 mars 1987, la FDA y appose son sceau d'approbation.

Le médicament avait aussi un bon taux d'effets secondaires, dont l'anémie. Il faut comprendre qu'à ce moment, les doses d'administration du médicament étaient plus fortes (2 400mg / jour). En comparaison, aujourd'hui, les doses sont fractionnées en 2 à 3 prises par jour de 300 mg chacune (600 - 900 mg / jour). Mais en 1987, il était le seul médicament disponible et les risques d'anémie ne tenaient pas pour beaucoup dans une balance où les risques de mort étaient des plus élevés. Cette monothérapie avait aussi comme inconvénient majeur de favoriser l'éclosion de souches résistantes du virus.

Trouver d'autres médicaments

Dès 1990, et plus particulièrement après la parution des résultats de l'étude franco-britannique baptisée «Concorde», qui mettait en doute l'administration de l'AZT comme traitement précoce en monothérapie, les chercheurs s'orientaient de plus en plus vers un ensemble de médicaments.

Le Dr Horwitz, celui-là même qui avait créé l'AZT (dans le but de guérir le cancer, ce qui, rappelons-nous, s'était avéré inefficace), avait aussi en réserve d'autres analogues nucléotidiques, dont le ddC (zalcitabine) et le d4T (stavudine).

Le Québec à l'avant-garde

Dans cette quête essentielle pour trouver de nouveaux antiviraux capables de freiner le VIH, le Québec a su aussi fournir sa part d'efforts. Ainsi, le Dr Bernard Belleau découvrit le BCH 189 qui, avec l'équipe de Biochem Pharma, allait devenir le 3TC (lamivudine). Il fut présenté à la Cinquième Conférence internationale sur le sida qui eut lieu à Montréal en 1989. Cette découverte fut alors reconnue par le National Cancer Institute des USA comme étant l'une des substances les plus prometteuses dans la lutte contre le sida. Cette recherche participa à la mise sur pied d'une nouvelle compagnie pharmaceutique québécoise : IAF-Biochem.

Malheureusement, le Dr Belleau ne put profiter bien longtemps de ses succès. Il mourut le 4 septembre 1989.

Une autre étape : 1996

Nous l'avons vu, dès le début des années 1990, les jours de la monothérapie avec l'AZT étaient comptés. C'est en 1996 qu'apparut le terme «trithérapie». Elle consiste à associer un ou deux inhibiteurs de la transcriptase inverse avec un ou deux inhibiteurs de la protéase.

Le cocktail n'apportera pas la guérison de la maladie, mais augmentera sensiblement les années de survie pour ceux qui sont atteints par le VIH. Une recherche conduite en 2008 par le professeur Robert Hogues du centre de recherche sur le sida à Vancouver a révélé que la trithérapie était responsable d'une augmentation de l'espérance de vie de 13 ans chez les personnes atteintes.

Fierté québécoise

Il convient d'être fier du succès montréalais en recherche pharmaceutique avec la découverte du médicament 3TC, qui a largement contribué à faire passer une maladie mortelle en quelques mois à une maladie aujourd'hui pratiquement considérée comme chronique.

D'ailleurs, nous en avons maintenant la preuve comptable. La compagnie d'assurance Manuvie a annoncé le 27 avril dernier qu'elle accepterait désormais les propositions d'assurance vie individuelle de personnes séropositives pour le virus de l'immunodéficience humaine (VIH), une première au Canada. Voilà une preuve tangible et, de plus, montréalaise, d'un succès pharmaceutique et surtout profondément humain.

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