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19/08/2016 10:26 EDT | Actualisé 19/08/2016 10:26 EDT

Découverte de la cortisone: merci aux femmes enceintes

Bien souvent, les guerres ont servi de motivation ou de catalyseur à la découverte des médicaments. Le recours à l'aviation lors de la Deuxième Guerre mondiale allait apporter bien des problèmes aux stratèges militaires tant américains qu'allemands. Comment pouvait-on penser piloter des avions pendant plus longtemps sans que les aviateurs ne soient trop épuisés?

Plusieurs chercheurs ont tenté de percer les secrets des hormones sécrétées par les glandes surrénales. Thomas Addison, un médecin physiologiste britannique du 19e siècle, aura eu une carrière fut fort mouvementée. Passionné de dermatologie, il a été le premier à faire le lien entre une insuffisance de la partie externe des glandes surrénales, le cortex, et une maladie provoquant une surcoloration de la peau (bronzage). On lui donna le nom de cette maladie : maladie addisonnienne. L'illustre chercheur souffrait par ailleurs de dépressions fréquentes et s'est suicidé en se jetant du haut d'un mur à l'âge de 67 ans quelques mois après avoir pris sa retraite.

Quelques années plus tard, un chercheur anglais, qui avait par ailleurs passé une bonne partie de sa vie en France, le physiologiste et neurologue Charles-Édouard Brown-Séquard constate que les hormones produites par les surrénales sont essentielles à la vie. Mais il connaîtra une fin de carrière sombre en affirmant pouvoir prolonger la vie humaine avec des extraits de testicules de bélier. L'élixir Brown-Séquard allait tourner en dérision les recherches de cet homme qui avait été auparavant professeur dans diverses universités aux États-Unis, en Angleterre et en France et qui avait été élu membre de l'Académie des sciences. Les diverses tentatives par la suite pour utiliser les hormones des glandes surrénales comme médicament ne furent malheureusement pas fructueuses. Si bien que les surrénales n'ont plus attiré l'attention jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945).

Le besoin crée l'organe

Bien souvent, les guerres ont servi de motivation ou de catalyseur à la découverte des médicaments. Nous avons vu que la morphine, les sulfamides, la pénicilline pour ne nommer que ceux-ci ont tous dû leur découverte par les besoins des champs de bataille. Le recours à l'aviation lors de la Deuxième Guerre mondiale allait apporter bien des problèmes aux stratèges militaires tant américains qu'allemands. Comment pouvait-on penser piloter des avions pendant plus longtemps sans que les aviateurs ne soient trop épuisés. Il fallait donc trouver un médicament qui permettrait d'augmenter le temps de veille tout en maintenant les performances des soldats. Dans les laboratoires américains et allemands, ce fut une véritable course et la recherche s'orientait du côté d'une hormone sécrétée par les surrénales. Nul ne put isoler efficacement alors cette hormone, mais après la guerre, les recherches continuèrent surtout aux États-Unis. En 1949, les efforts de trois chercheurs seront enfin récompensés. La cortisone est née. Mais avant d'en venir au fait, il est intéressant de voir le parcours de ces trois hommes de science.

Trois carrières bien différentes pour une découverte

Edward Calvin Kendall est né au Connecticut en 1886. Il obtient un diplôme de PH. D. en Chimie en 1909. Il travailla au sein d'entreprises et d'instituts de très grandes renommées comme l'Institut Mayo et l'University Princeton. En 1911, alors qu'il travaillait pour Parke, Davis and Co, il réussit à isoler la thyroxine, hormone synthétisée par la glande thyroïde. C'est vers la fin des années 1940 qu'il s'associera avec le professeur T. Reichstein aussi du Mayo Institute pour travailler sur les corticostéroïdes.

Le docteur Philip S. Hench, est un rhumatologue américain. En 1928, il entre à l'Institut Mayo et commence des recherches sur les maladies rhumatismales. Il interrompt ses travaux en 1942 pour aller servir dans l'Armée américaine à l'Army's Rheumatic Centre et au Navy General Hospital. Durant sa carrière, il avait remarqué que souvent les personnes qui contractaient une jaunisse et les femmes lorsqu'elles devenaient enceintes voyaient leurs douleurs articulaires diminuer sinon s'estomper soudainement. Il en déduit que le facteur qui calmait les douleurs devait être d'origine stéroïdienne. Les succès de Kendall, son confrère à l'Institut Mayo et de T. Friechstein à isoler en quantité et qualité suffisante la cortisone en 1949 lui apportèrent la preuve de son hypothèse.

Quant au troisième chercheur, il se situait de l'autre côté de l'Atlantique. Tadeus Reichstein est né en Pologne en 1897. Lorsque sa famille déménage à Zurich, il complète ses études en chimie et obtient un doctorat à l'E.T.H une université spécialisée en sciences techniques. Il travaille alors à isoler les substances aromatiques du café torréfié. Le Dr Reichstein a plusieurs découvertes à son actif, ainsi il fut le premier à réussir à isoler et à synthétiser la vitamine C en 1933. Dans les années 1953-1954, avec d'autres collaborateurs, il isola l'aldostérone et en démontra la composition et le fonctionnement. Mais bien sûr, c'est son rôle avec les professeurs Kendal et Hench dans la synthèse de la cortisone qui lui valut les plus grands honneurs.

Le Prix Nobel de médecine et de physiologie fut en effet attribué conjointement aux chercheurs Adward Calvin Kendall, Tadeus Reichstein et Philip Showalter Hench en 1950 pour leurs découvertes relatives aux hormones du cortex surrénalien, leur structure et leurs effets biologiques.

D'abord les effets anti-inflammatoires

Un peintre français illustre allait contribuer à l'essor rapide de l'utilisation de la cortisone comme anti-inflammatoire, Raoul Dufy. En 1950, ce peintre de 73 ans avait déjà réalisé près de 3 000 toiles, 6 000 grandes aquarelles, des bois gravés, des tapisseries et des tissus. Sa virtuosité était de notoriété internationale et il arrivait même à peindre simultanément des deux mains. Mais depuis nombre d'années, il était rongé par une polyarthrite rhumatoïde de plus en plus handicapante. Même assisté de systèmes complexes de fils, de poulies et de pinceaux qu'il avait montés pour continuer à peindre, il avait dû abandonner son art. La nouvelle du prix Nobel le fit venir aux États-Unis pour bénéficier du nouveau traitement à la cortisone. Après quelques doses seulement, sa vie fut totalement transformée. Les douleurs s'étaient grandement atténuées et il put regagner sa mobilité et sa dextérité manuelle. Tant et si bien qu'il put se remettre à peindre. Il dédia même une toile à son médicament, toile qu'il nomma : la Cortisone.

Une histoire qui se poursuit

Plusieurs chercheurs ont par la suite continué à travailler sur les effets de la cortisone. Ainsi le chimiste Robert Burns Woodward rattaché au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de la célèbre université Harvard a travaillé à la synthèse du cholestérol et de la cortisone vers les années 1951. C'est ce même Woodward qui avait quelques années plus tôt (1944), avec la collaboration de William von Eggers Doering, réalisé la synthèse de la quinine et qui réalisa aussi les synthèses de la strychnine (1954) et d'un tranquillisant : la réserpine (1956). Pour l'ensemble de son œuvre, il recevra le prix Nobel de chimie en 1965.

Un stéroïde aux multiples usages

Très tôt, les effets potentiels de la cortisone avaient été déduits : un regain d'énergie, une immunité accrue, une plus grande résistance à la douleur et une aide au maintien de l'homéostasie. Lorsque la cortisone fut enfin disponible, elle démontra rapidement ces effets escomptés, mais aussi son lot d'effets secondaires, lorsque mal utilisée. À long terme on pouvait ainsi assister à des dysfonctionnements de la mémoire, une suppression des effets de la thyroïde, une hyperglycémie, de l'ostéoporose, une perte de tissu musculaire, un ralentissement de la cicatrisation, une augmentation du gras abdominal favorisant le syndrome métabolique et de l'obésité.

Un dérapage notoire

La baisse de la sensation de fatigue et le regain d'énergie fournis par la cortisone ont tôt fait d'attirer les sportifs qui y voyaient un moyen d'améliorer leurs performances. Effectivement, ceux qui en ont été adeptes ont déclaré avoir ressenti ces effets. Mais de plus, ils affirmaient ressentir une grande euphorie qui les motivait durant leur entraînement. Le milieu des cyclistes fut le plus touché par le dopage aux corticostéroïdes. Dans ce sport, la résistance à la douleur et à la fatigue représente des atouts indéniables. L'Institut Régional du Bien-être de la Médecine et du Sport (IRBMS), en France, a noté chez les cyclistes professionnels une véritable « épidémie » de tendinites chez ces sportifs sans pouvoir apporter la preuve scientifique que le dopage à la cortisone en soit responsable. Connaissant les effets primaires et secondaires de celle-ci, les présomptions demeurent fortes. Maintenant, l'utilisation des corticostéroïdes est interdite en compétition sportive.

Le meilleur gagne

Mis à part ces utilisations illégales, la cortisone a rendu et continue à rendre d'immenses services sur le plan médical. Ainsi dans le domaine des greffes et autres transplantations d'organes, de telles techniques n'auraient jamais pu être utilisées sans la cortisone pour pallier aux mécanismes naturels de rejet. Le médicament trouve aussi une application de première importance auprès des asthmatiques. Son rôle comme anti-inflammatoire est utilisé dans bien d'autres sphères médicales. Et bien sûr, elle est toujours utilisée pour les fins premières de son lointain père fondateur Thomas Addison (1793 - 1860) qui cherchait un remède à la maladie qui porte aujourd'hui son nom. À ce sujet, un film français du réalisateur Étienne Chatiliez est sorti au grand écran en 2008 et est depuis disponible en vidéoclub. Le film portant pour titre Agathe Cléry, relate l'histoire d'une femme d'affaires prospère, hautaine, froide et raciste qui souffrira de la maladie d'Addison. Sa peau deviendra graduellement très foncée et cette superwoman devra réorienter sa carrière et... ses valeurs.

On retrouve la cortisone sous toutes les formes de présentation, en pilule, en aérosols (asthme), en pommade (applications dermatologiques) ou en perfusion pour lutter contre certaines maladies comme la leucémie ou même pour ralentir les poussées de sclérose en plaques.

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