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21/04/2018 08:00 EDT | Actualisé 21/04/2018 08:00 EDT

BLOGUE Naturel versus chimique: une opposition classique qui se perpétue - Jacques Beaulieu

Lorsque l'information scientifique n'occupe pas l'espace médiatique, celui-ci sera comblé par des pseudo-sciences.

Moment RF/Getty Images

Le débat s'est toujours manifesté et ce sur bien des plans et sous différentes dénominations. La médecine « naturelle » aussi appelée « médecine douce » se confronte à la médecine officielle, les médicaments naturels aux médicaments pharmaceutiques, etc... Je me souviens, alors que j'étais plus jeune, on opposait aussi les accouchements dits naturels par rapport aux accouchements assistés d'anesthésie. Et ces oppositions se faisaient comme si le « naturel » était toujours supérieur au « chimique ».

Et pourtant

Connaissez-vous un virus du nom de l'orthopoxvirus ? Ce microorganisme hautement naturel est celui-là même qui provoqua les dévastatrices épidémies de variole, une maladie qui tua des millions de personnes sur la planète avant d'être complètement éradiqué grâce au vaccin et aux campagnes orchestrées de vaccination massive. Par ailleurs, on pourrait aussi ajouter que l'arsenic est un élément que l'on retrouve dans la nature mais que son origine naturelle n'en fait pas une indication de consommation.

L'histoire du pain maudit

Un autre exemple des bienfaits du naturel nous est fourni par cette histoire. Nous sommes le 17 août 1951. Un petit village du sud de la France s'apprête à vivre un des pires moments de son histoire. En ce jour d'été, les salles d'attentes des trois médecins locaux sont pleines à craquer. Une vingtaine de patients sont venus consulter avec divers symptômes d'ordre digestif : nausées, brûlements d'estomac, vomissements et diarrhées. Certains connaîtront quelques jours de répit avant la réapparition de la maladie mystérieuse compliquée de nouveaux symptômes : hallucinations, fatigues extrêmes et insomnies.

Un journaliste américain, John Fuller, présent sur place, décrit ainsi une scène qu'il a pu observer : « Un ouvrier, Gabriel Validire, hurle à ses compagnons de chambrée :« Je suis mort! Ma tête est en cuivre et j'ai des serpents dans mon estomac! »Une jeune fille se croit attaquée par des tigres. Un gamin de 11 ans tente d'étrangler sa mère. Un homme saute du deuxième étage de l'hôpital en hurlant : « Je suis un avion. » Les jambes fracturées, il se relève et court 50 mètres sur le boulevard avant qu'on puisse le rattraper. »

Le drame a lieu à Pont Saint-Esprit, un village paisible avoisinant le Rhône et dura une longue semaine avant que l'agent causal ne fut identifié : l'ergot de seigle. Le boulanger local, aurait manqué de farine de blé et aurait utilisé du seigle pour compléter sa recette. Or ce seigle aurait été contaminé par un champignon ce qui aurait provoqué l'apparition d'une maladie disparue en France depuis plus de deux cent ans : l'ergotisme, communément appelée : Le mal des ardents ou encore feu de Saint-Antoine. Cette dernière appellation populaire de la maladie tient son origine du fait que des moines de l'ordre de Saint Antoine le Grand avait été les premiers à mettre au point une cure efficace contre l'ergotisme.

Et c'était ce « pain maudit » qui aurait provoqué l'intoxication qui fit une dizaine de morts, plus de 30 hospitalisations et environ 300 malades.

Le vrai

En réalité, cette opposition classique du naturel versus le chimique se perpétue grâce, entre autres, au manque de connaissance.

La nature a horreur du vide

Cette observation, nous la devons à Aristote, un savant et philosophe grec qui vécut il y a plus de 2000 ans. Bien que contesté depuis par d'autres courants philosophiques et scientifiques, l'adage demeure toujours aussi facilement compris. Il est d'ailleurs des plus contemporains surtout en ce qui a trait à la diffusion de l'information en cette époque de l'instantanéité et de l'internet.

En résumé, lorsque l'information scientifique n'occupe pas l'espace médiatique, celui-ci sera comblé par des pseudo-sciences.

Nous en avons encore eu deux exemples tout récemment. Dans un premier temps, nous avons entendu parler de cette naturopathe de la Colombie-Britannique qui a traité un enfant de 4 ans avec de... la salive de chien enragé. Dans un article que signe Natalie Stechyson de HuffPost Canada, on peut lire en conclusion : « Malgré le tonnerre de protestations que la nouvelle provoqua, le traitement de la naturopathe est acceptable, selon le College of Naturopathic Physicians de la Colombie-Britannique. »

Dans un autre article, on apprend qu'il fut suggéré à une maman d'administrer un lavement à son bébé âgé de trois semaines qui pleure et semble avoir mal au ventre le tout ayant été provoqué par une détox qu'on aurait administrée à la mère qui allaitait. Nous n'argumenterons pas ici sur ce pseudo besoin de ces cures pour « nettoyer » les éléments toxiques que notre alimentation « chimique » nous apporterait, nous n'en avons pas l'espace. N'empêche que cette théorie de toute évidence perçue comme véridique par la mère semblait causer problème à son bébé. Le remède aurait alors pu (ou dû) avoir été de mettre en doute la notion d'émonctoires à nettoyer mais il a plutôt été reporté sur le bébé. Une entreprise ayant pignon sur rue dans plusieurs villes du Québec suggéra, au pardon « inspira » la mère afin qu'elle prodigue à son bébé de trois mois des lavements pour nettoyer son intestin. Le terme « inspirer » a été utilisé par la patronne de cette entreprise car elle sait pertinemment qu'elle n'a aucun droit de suggérer des traitements médicaux. Elle ne suggère donc pas un traitement, elle l'inspire à ses clients.

La responsabilité sociale

À l'aube d'un dossier médical informatisé dans lequel tous et chacun aura accès à bien des informations sur ses conditions de santé (résultats des test, liste des médicaments, accès au médecin et rapports médicaux), il devient impératif que tous ceux qui sont en mesure de donner accès à de l'information scientifique et médicale prennent tous les moyens pour diffuser des renseignements exacts et précis. Le public devra être plus connaissant et mieux informé s'il veut réellement agir favorablement sur sa santé. C'est ce qui s'appelle : augmenter la littératie en santé et tous, les gouvernements, les institutions et compagnies reliées aux sciences de la vie ainsi que les médias, nous en sommes responsables. Le Symposium le rôle et valeur ajoutée des associations de patients pour le système de santé et de services sociaux et littératie en santé organisé par l'Alliance des patients pour la santé qui aura lieu cette semaine (26 mars) est un grand pas dans cette direction. Pour plus d'information sur ce symposium, c'est ici.