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31/10/2015 09:14 EDT | Actualisé 31/10/2016 05:12 EDT

Portrait de médecin: Lucille Teasdale

Québécoise de naissance et Ougandaise par choix, cette grande femme aura réalisée plus de 13 000 chirurgies. Et on lui avait dit que la chirurgie n'était pas une spécialité pour les femmes.

Dre Lucille Teasdale: la passion au service de la raison

Le 30 janvier 1929, dans le quartier Côte-des-Neiges à Montréal, naît Lucille Teasdale. Elle était la quatrième d'une famille de sept enfants. Très tôt, ses parents déménagent dans l'Est de Montréal. Son père, un épicier boucher, y tient commerce. Lucille effectue ses études dans des couvents huppés d'Outremont. Elle est donc confrontée très tôt aux disparités sociales, d'autant plus que toute son enfance se déroule durant la pire crise économique qu'ait connue le monde industrialisé.

Ce serait vers l'âge de 12 ans qu'elle aurait senti l'appel de la vocation médicale. Des sœurs missionnaires étaient venues prononcer une conférence au pensionnat que fréquentait Lucille. Elles y parlèrent de leurs expériences de travail dans des orphelinats en Chine. Lucille a été fascinée. Elle commence à faire du bénévolat dans une clinique fréquentée par les déshérités du Plateau Mont-Royal. Elle termine son cours classique et est admise en médecine à l'Université de Montréal. Sur les 110 candidats acceptés cette année-là, il n'y avait que huit femmes. Elle obtient son diplôme de médecine en 1955.

Sa passion pour la médecine l'amène à choisir la chirurgie, choix fort contesté à l'époque. Plusieurs lui ont fait remarquer que bien peu de personnes accepteraient d'être opérées par une femme. Elle rétorquait sur un ton ironique mais ferme que la chirurgie convenait parfaitement aux femmes puisque cela ressemblait à de la couture.

Elle fit son internat et ses résidences aux hôpitaux de Sainte-Justine, Maisonneuve et à l'Hôtel-Dieu de Montréal. C'est à l'hôpital Sainte-Justine qu'elle rencontra pour la première fois un jeune médecin italien qui y était venu pour parfaire ses connaissances, le docteur Piero Corti. Elle l'avait alors à peine remarqué, car ce qui importait pour elle à ce moment était de terminer sa formation médicale.

Nouveau défi: durant sa dernière année de spécialisation à Montréal, Lucille Teasdale veut parfaire ses études à l'étranger. Une vingtaine d'hôpitaux américains rejettent sa candidature. Le seul hôpital qui accepte de la recevoir est situé à Paris. Elle s'y rend donc. Le Dr Corti lui rendra visite à quelques reprises et l'invite à le rejoindre en Ouganda pour y travailler. Elle accepte mais seulement pour un stage de deux mois. Elle y travaille avec une ardeur et une passion hors du commun, recevant plusieurs dizaines de patients le matin, faisant des chirurgies souvent jusque tard en soirée. Le petit hôpital ne compte alors qu'une quarantaine de lits.

Les deux mois terminés, elle retourne à Marseille. Mais elle n'y restera pas longtemps. Piero Corti l'inonde de lettres la suppliant de revenir et finit par la demander en mariage. Elle retourne à Gulu en Ouganda et, avec Piero Corti, œuvre au St-Mary's Hospital Lacor. L'Ouganda est alors un protectorat britannique. L'électricité est souvent problématique et les lits manquent dramatiquement (n'y voyez aucune allusion avec la situation actuelle ici!) Le Dr Corti, dont le père avait bien réussi en affaires, fait jouer ses contacts et se charge du financement. Bientôt, l'hôpital comptera 100, 150, 200 puis 500 lits aptes à recevoir chaque année plus de 150 000 patients.

Ce qui devait être une expérience de deux mois durera 35 ans, jusqu'au décès de Lucille. Cette vie de passion, elle l'explique avec rationalité. Ainsi, à ceux qui lui demandent pourquoi l'Ouganda, elle répond: «L'équation est simple: Piero aime l'Ouganda, j'aime Piero, alors résolvez l'équation.»

Pourtant, la vie n'est pas facile dans ce pays. Ainsi, l'année 1962 marque un double événement qui changera la vie du couple Corti: Lucille accouche d'un bébé, Dominique; et l'Ouganda acquiert son indépendance.

Neuf ans plus tard, un général renverse le gouvernement et s'y proclame président à vie. C'est le dictateur sanguinaire Idi Amin Dada qui mettra le pays à feu et à sang jusqu'à son départ obligé en 1979. Du jour au lendemain, Lucille Teasdale se transforme en médecin de guerre, accueillant les blessés et les opérants. «Ils arrivent victimes de ces balles qui éclatent après avoir pénétré le corps. On y retrouve des os fracturés en petits fragments souvent mieux aiguisés qu'un scalpel. Souvent je me coupais. J'enlevais le gant, me désinfectais sommairement, enfilais un nouveau gant et continuais la chirurgie.» admettra-t-elle.

C'est probablement lors d'une de ces chirurgies qu'elle a contracté le virus du sida, alors inconnu de la communauté médicale. Durant ces difficiles années, elle consent à un autre grand sacrifice. Elle doit se résigner d'envoyer sa fille unique vivre avec ses grands-parents en Italie. «Je n'ai pas le droit de la garder près de moi, Ce serait égoïste. Elle a le droit de fréquenter les meilleures écoles et n'a pas à payer pour notre choix de vie ici», dira-t-elle.

Ce n'est qu'en 1985 alors que les premiers tests deviennent disponibles, qu'elle apprend qu'elle est atteinte du sida. Elle qui débordait d'énergie peine à faire ses journées et tousse constamment. Elle se rend alors à Londres chez le Professeur Pinching, où celui-ci lui apprend la terrible nouvelle. Il faut dire qu'en 1985, l'espérance de vie d'une personne atteinte du sida dépassait rarement les deux ans. «Ce n'est pas un virus qui va m'arrêter», confiera-t-elle aux siens. Elle continue aussi à opérer après avoir obtenu l'avis d'experts en la matière. Elle dira à la presse venue l'interviewée: «J'étais la seule chirurgienne capable de réaliser les interventions. Si je n'opérais pas, le patient allait mourir.»

Afin de continuer leur œuvre, son époux et elle créent la Fondation LucilleTeasdale et Piero Corti pour assurer la survie de l'hôpital qu'ils ont fondé. Aujourd'hui, Dominique, leur fille unique devenue médecin, continue la mission. Ce n'est qu'en août 1987 que les Québécois ont pris conscience de l'œuvre de Mme Teasdale et de son époux. Un reportage à l'émission Le Point de la SRC nous présente alors la vie de cette illustre médecin alors qu'elle s'apprête à recevoir le F.N.G.-Starr, le prix le plus prestigieux de l'Association médicale canadienne.

Dre Teasdale recevra d'ailleurs plusieurs autres marques de reconnaissance. Ainsi elle se verra décerné, le prix Sasakawa de l'Organisation mondiale de la santé en 1986, puis sera intronisée en 1995 comme Grand Officier de l'Ordre national du Québec. En 2001, elle sera reçue Membre du Temple de la renommée médicale canadienne. Elle est aussi membre de l'Ordre du Canada et Officier de l'Ordre du mérite de la République Italienne. Un livre et un film ont été réalisés sur sa vie.

Québécoise de naissance, Italienne par alliance et Ougandaise par choix, cette grande femme médecin aura réalisée plus de 13 000 chirurgies au long de sa carrière. Et c'est à elle à qu'on avait dit que la chirurgie n'est pas une spécialité pour les femmes.

Pour toutes celles et ceux qui veulent contribuer, il est possible de faire parvenir vos dons à la Fondation Teasdale-Corti au 8880, boulevard Lacordaire, Saint-Léonard, Montréal, QC, Canada. H1R 2B3. Vous pouvez aussi consulter le site Web de la Fondation: http://www.teasdalecorti.org/canada-fr/dons

L'auteur tient à remercier la Dre Dominique Corti pour sa généreuse collaboration à ce texte.

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