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05/03/2016 09:17 EST | Actualisé 06/03/2017 05:12 EST

Il était une fois la maladie: l'asthme et un docteur entêté

Il y aurait aujourd'hui plus de 300 millions de personnes à travers le monde qui souffriraient d'asthme.

Tiré du livre Traité des signes, des causes et de la cure des maladies aigües et chroniques, Arétée (de Cappadoce) :

«Cette maladie a pour cause le refroidissement et l'humidité du poumon, et pour cause matérielle, l'humeur épaisse et visqueuse dont il est farci. Les femmes comme d'une constitution froide et humide y sont plus sujettes que les hommes ; les enfans [sic] s'en guérissent facilement, car cet âge qui tend à l'accroissement, abonde en chaleur. Quoique les hommes y soient moins exposés que les femmes, ils en périssent plutôt. La vie peut se prolonger chez les personnes qui s'occupent de certains ouvrages propres à fomenter ou exciter la chaleur du poumon, tels sont les ouvrages en laine; il en est de même de ceux qui travaillent le fer et l'acier ou chauffent les bains publics.»

L'asthme à l'Antiquité

Voici comment un illustre médecin de la Grèce antique décrivait l'asthme et la «pulmonie». Le mot asthme vient du grec asthma, qu'on traduirait littéralement par peu ou pas de souffle. Mais la maladie semble être connue depuis bien plus longtemps.

Ainsi, dans le papyrus Ebers (datant de 1 500 ans avant J.-C.), on parle d'une cure à base d'inhalations pour aider ceux dont la maladie consistait à éprouver beaucoup de difficulté à souffler. Il s'agissait de jeter sur des briques chaudes une plante nommée jusquiame noire et d'en respirer les vapeurs, ce qui n'était pas tout à fait dénué d'efficacité :la plante contenant quelques alcaloïdes, dont l'atropine.

Encore plus loin dans l'histoire, en Chine (2 600 avant J.-C.), l'empereur Huang-Ti Nei Ching Su Wen, l'auteur du plus ancien traité médical écrit connu, et reconnu comme le père de la médecine chinoise, parle de l'inhalation des vapeurs de Ma Huang pour traiter l'asthme. Le nom actuel de cette plante est l'Ephedra sinica, qui, bien sûr, contient un alcaloïde du nom d'éphédrine.

En Inde, on encourageait les asthmatiques à respirer des vapeurs imbibées de la stramoine commune, une plante dont les principaux alcaloïdes sont la scopolamine, l'hyoscyamine et... l'atropine.

Beaucoup plus tard, Hippocrate (460-377 av. J.-C.) utilisait des vapeurs d'herbes et de résine bouillies dans du vinaigre et de l'huile qu'il faisait aspirer par une paille à ses patients asthmatiques.

L'arrivée des médicaments et les nouveaux traitements sur l'asthme

Jokishi Takamine est le premier à isoler et purifier l'adrénaline dès 1901. Au début des années 1920, Ko Kuei Chen, pharmacologiste chez Lily, découvre un autre bronchodilatateur à partir de la plante Ephedra vulgaris. C'est ainsi que nait l'éphédrine. Par contre, la plante était rare.

Quant aux inhalateurs, ce n'est qu'au milieu du 20e siècle (1955) que les plus grandes percées se sont réalisées. Charles Thiel, qui travaillait chez la multinationale Riker (3M), fut le leader d'une équipe qui mit au point le fameux inhalateur pressurisé (pMDIs). C'est le dispositif le plus populaire encore de nos jours, avec des ventes annuelles de plus de 400 millions d'unités.

Un asthmatique tenace

Le Dr Roger Altounyan eut sa première crise d'asthme alors qu'il étudiait la médecine au Middlesex Hospital à Londres. Par la suite, il retourna travailler à l'hôpital privé d'Alep en Syrie, hôpital fondé par son grand-père, de grande renommée puisqu'il avait accueilli le grandissime Lawrence d'Arabie. Les étrangers n'étant plus les bienvenues en Syrie, la famille Altounyan dut fermer l'hôpital en 1955 et retourner à Londres.

C'est alors que le jeune docteur dénicha un emploi comme chercheur dans une toute petite compagnie pharmaceutique, la Benger's Limited. Il décida d'orienter ses recherches sur l'asthme et commença à utiliser la khelline, dont il avait eu connaissance alors qu'il était encore en Syrie.

Avec son équipe, il testa sur des cobayes des dizaines de dérivés afin de trouver l'effet bronchodilatateur souhaité pour traiter l'asthme. Tous s'avérèrent inefficaces. On allait abandonner les recherches lorsqu'Altounyan décida d'essayer ces produits sur lui-même. Son protocole était fort simple : il inhalait d'abord des poils de cobayes pour lesquels il était très allergique, puis testait un produit.

Entre 1957 et 1963, le bon docteur s'autoprovoqua ainsi des milliers de crises d'asthme, certaines étant très sévères, entraînant même des hospitalisations. Mais toujours sans succès. Tant et si bien que la compagnie décida de mettre fin aux recherches sur les bronchodilatateurs.

Mais le persévérant chercheur ne se considérait pas pour autant battu, et réussit à convaincre ses confrères de continuer les recherches en catimini. En 1961, enfin, une chromone proche de la structure de la khelline le guérit d'une crise d'asthme autoprovoquée. Restait à savoir si le produit serait aussi efficace contre une crise d'asthme naturelle. Il trouva alors un patient souffrant d'asthme allergique sévère qui voulut bien essayer le produit. Ce fut une amère déception : le médicament n'avait aucun effet sur ce patient. Il réessaya le produit sur lui-même, sans plus de succès.

C'est alors qu'il émit l'hypothèse que le produit testé était différent de celui qu'il avait auparavant utilisé. Il songea à une contamination.

Un chimiste de la compagnie lui dit alors que souvent la chromone se contaminait elle-même en formant des bis-chromones.

Le Dr Altounyan se mit donc à tester toutes les bis-chromones possibles et, en 1965, il trouva enfin la perle rare : le cromoglycate de sodium.

Bien que le médicament ne s'avéra pas des plus utiles lors des crises aiguës d'asthme, son usage en prophylaxie pour l'asthme d'origine allergique et l'asthme à l'effort fut vite reconnu. Ancien pilote de guerre, ses connaissances approfondies en aérodynamique l'auraient inspiré pour inventer le Spinhaler, un inhalateur muni d'une hélice qui provoque une turbulence permettant d'administrer des doses plus importantes de médicaments. Il fut mis en marché en 1967.

Un an plus tard, un bronchodilatateur allait devenir celui qui serait le plus prescrit à travers le monde : le salbutamol. Il fut le premier relativement exempt de toute action sur les autres systèmes. Il fut découvert par David Hartley, David Jack, Lawrence Luntz et Alexander Ritchie de la compagnie britannique Allen & Hanburys une ex division de GlaxoSmithKline (GSK) et commercialisé sous le nom de Ventolin.

Bien sûr, par la suite d'autres inhalateurs furent patentés et mis en marché, mais avec l'arrivée du salbutamol et des divers stéroïdes qui pouvaient être inhalés, la route était ouverte et les résultats enfin au rendez-vous.

Il y aurait aujourd'hui plus de 300 millions de personnes à travers le monde qui souffriraient d'asthme.

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