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19/07/2015 08:35 EDT | Actualisé 19/07/2016 05:12 EDT

Je rêve encore aux anges

Grand-papa, on voulait te garder avec nous. On a essayé, mais ta démence, elle, ne voulait pas de nous. Ce n'était plus toi qui étais là, c'était l'Alzheimer.

J'ai pensé à toi aujourd'hui. J'étais à la pharmacie quand j'ai vu des policiers près de l'endroit où on va chercher une prescription. Il y avait une autre femme aussi avec eux. Elle posait des questions au pharmacien du genre: «Est-ce qu'il vient souvent ici en disant qu'il n'a pas pris ses médicaments?», «Est-ce que c'est la première fois qu'il semble aussi perdu?»

Et j'ai compris. J'ai regardé un peu plus loin dans une autre rangée, et deux autres policiers discutaient très calmement avec un vieux monsieur qui devait avoir ton âge.

J'ai fait ma scèneuse pour écouter la conversation, écouter ce que le vieux monsieur avait à dire. Il parlait comme tu le faisais. Il était dans son monde. Il jasait aux policiers comme s'ils étaient ses petits-enfants. Quand j'ai réalisé qu'il était seul et que les policiers voulaient l'emmener dans un centre, pour sa sécurité, parce qu'il ne prenait plus ses médicaments ou bien qu'il en prenait trop, j'ai pleuré Grand-papa. En pleine pharmacie, j'ai pleuré. Ce monsieur-là était seul.

Lorsque je suis sortie, il entrait dans une voiture de police entièrement blanche, et j'ai eu mal. Il est entré dans la voiture sans s'opposer, ne sachant probablement même pas où il allait, malgré le fait que les agents et l'intervenante ont dû lui dire vingt fois.

Je me souviens de la journée où Maman m'a téléphoné pour m'annoncer que Grand-maman venait de nous quitter. J'ai crié, j'ai pleuré et j'ai été fâchée, puis je me suis rendue chez vous, te rejoindre, avec ta fille unique. Et c'est là que ça m'a frappé pour la première fois... Frappé aussi fort, je veux dire.

En arrivant chez vous, tu n'avais aucune larme sur ton visage, juste ton gros sourire heureux de me voir entrer dans ta cour. Ce n'est qu'après que tu m'aies vu m'effondrer dans les bras de ta fille que tu t'es souvenu: ta femme venait de mourir. Tu as eu quelques sanglots et tu as repris tes esprits en prenant de mes nouvelles, comme si de rien n'était. Et nous, on embarquait dans le jeu. Sauf quand tu nous demandais elle était où, Aurore. Et là, tu te souvenais, juste avec notre regard, tu revivais un deuil à chaque 15 minutes.

Ce soir-là, j'ai dit à ma mère de retourner chez elle pour la nuit, et que c'est moi qui allais rester avec toi. Grand-maman et toi aviez deux chambres séparées. Tu ronflais trop, qu'elle disait. Mais moi je sais que c'est elle qui ronflait le plus! Bref, j'avais besoin de dormir dans son lit où elle était partie. C'était ma façon d'être près d'elle une dernière fois et d'être certaine qu'elle entende ce que je n'avais pas eu le temps de lui dire. Et je me suis endormie en pleurant, alors qu'il n'y avait aucun son qui sortait de ta chambre.

Le lendemain matin, je devais te réveiller pour régler tous les trucs. La première chose que tu m'as dit c'est: «Aurore n'est pas encore debout?» Et là, j'ai dû t'annoncer, comme si c'était la première fois que tu l'entendais, que ta femme nous avait quitté, qu'elle n'était plus là. Et tu as pleuré. Je t'ai laissé seul avec ta peine pendant quelques minutes. Tu en avais besoin, tu avais ta fierté. Et cette peine, tu allais la revivre sans cesse pour les prochains mois, ne te rappelant jamais qu'elle était partie.

On a essayé de vivre avec toi, pour ne pas te placer dans un centre. Mais ta démence prenait le dessus, tu as commencé à être tanné de nous avoir toujours dans tes pattes. Tu en voulais à maman qu'elle te rappelle de prendre tes médicaments et tu ne voulais plus les prendre ces foutues pilules. Et ta fille, ma petite maman, a dû prendre la lourde décision, seule, d'appeler les policiers et les ambulanciers pour t'emmener à l'hôpital en attendant de te trouver un centre.

Grand-papa, on voulait te garder avec nous. On a essayé, mais ta démence, elle, ne voulait pas de nous. Ce n'était plus toi qui étais là, c'était l'Alzheimer qui prenait le dessus. Maman n'avait pas beaucoup d'autres options: te laisser seul était beaucoup trop dangereux pour toi, et être avec toi était rendu dangereux pour nous. Alors tu es parti à l'hôpital, puis dans un centre à 10 minutes de la maison.

Tu as été chanceux, par exemple. Maman allait te voir à tous les jours, elle a même fait du bénévolat là-bas pour passer plus de temps avec toi, même si tu ne t'en rendais pas compte. Mon frère et moi, on essayait d'y aller le plus souvent possible aussi, avec nos filles. Toute ta famille a été là pour toi, surtout ta fille.

Par contre, plus le temps avançait, plus tu disais qu'on ne venait jamais te voir. Et pourtant, on te le montrait sur le calendrier: «Ben non, Grand-pa'! Regarde, je suis venue avant-hier, c'est écrit.» Et tu nous regardais avec un air de: «ben oui, c'est ça, me semble.»

Ce qui me faisait le plus de peine, tu sais c'est quoi? C'est que souvent tu me demandais elle était où, Aurore. De lui dire de ne plus être fâchée contre toi et de venir te voir, de venir te chercher, que tu avais compris. Tu croyais que c'était elle qui t'avait mis dans ce centre parce qu'elle était fâchée. Si tu savais, je pense qu'elle s'est laissée partir justement parce qu'elle n'avait pas la force d'être sans toi et de prendre cette décision.

Plus les semaines passaient, moins j'étais ta petite-fille. Je pouvais être à tes yeux, ta fille, une de tes sœurs ou, vers la fin, une simple inconnue qui venait te rendre visite. Mais parfois, dans nos conversations, je voyais la lueur dans ton œil qui disait: «heille, j'la connais, elle!»

Et puis, ta santé a eu le dessus sur toi. Tu as attendu d'avoir ta petite, mais superbe famille à tes côtés, et tu es allé rejoindre ton Aurore. Ce soir-là, à Repentigny, il y a eu des orages incroyables. Maman et moi nous nous sommes dit que c'était Grand-maman qui te chicanait enfin, et que vos retrouvailles avaient été à l'image de votre vie: un gros party avec plein de rires.

Ce monsieur à la pharmacie, je sais ce qui l'attend. Tout ce que je souhaite, c'est que sa fille soit aussi présente que la tienne aura été pour toi jusqu'à la fin. C'est quand tu ne te rends pas compte que tu as besoin de quelqu'un, que sa présence est la plus nécessaire.

P.S. : Comme tu me disais à tous les jours: «Si tu rêves aux anges, tu rêveras à moi.»

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