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09/02/2016 10:22 EST | Actualisé 09/02/2017 05:12 EST

L'UQAM, ou l'université dirigée par son fossoyeur

On a demandé maintes fois à Robert Proulx de partir, preuves de son incompétence à l'appui, et il a continué son chemin une main sur chaque oreille, avec toute l'arrogance d'un monarque.

Chargée de cours à l'UQAM depuis une quinzaine d'années, j'y enseigne la rédaction et la culture québécoise à des étudiants non-francophones. Dans le cours de rédaction, on utilise un code de correction permettant aux étudiants d'identifier et de comprendre la nature de leurs erreurs (grammaticale, lexicale ou de ponctuation, par exemple) afin d'écrire ensuite une version améliorée de leur texte. Ce mode de correction exige de nombreuses heures de travail, mais constitue un réel avantage pédagogique pour les étudiants.

Ainsi, depuis une quinzaine d'années, des auxiliaires d'enseignement (une ou deux personnes selon la taille du groupe) se chargent d'appliquer ces codes de correction dans mes classes. Cela me permet d'avoir un portait assez juste des difficultés rencontrées par chaque personne et aussi de me concentrer sur le fond des textes, et non pas uniquement sur leur forme. De plus, ces auxiliaires jouent un rôle très important en classe en soutenant les étudiants dans leur apprentissage, ce qui est fort apprécié, particulièrement dans des groupes dépassant souvent quarante personnes.

Mais voilà que, depuis la mi-décembre, je n'ai plus l'aide précieuse de ces auxiliaires, puisque les membres de leur syndicat, le SÉTUE (Syndicat des étudiants employés de l'UQAM) a voté la grève. À noter: le SÉTUE est sans convention collective depuis plus de deux ans. La revendication principale de ses membres est d'obtenir un plancher d'heures de travail afin de préserver la qualité de l'enseignement. Leur rôle demeure méconnu, y compris parmi la population uqamienne. Si leur tâche comprend la correction et le soutien en salle de classe, comme je l'ai mentionné, elle ne s'arrête pas là. Ce sont ces personnes qui, bien souvent, rédigent les demandes de bourses pour le corps professoral, accomplissent le travail de recherche, animent des ateliers ou encore font la promotion de l'UQAM à l'extérieur de ses murs.

Lorsque la grève a été déclenchée à la fin de la session d'automne 2015, je me suis donc dit que l'administration de l'UQAM allait prendre la mesure de la gravité de la situation, étant donné le rôle majeur joué par les étudiants employés, et tenter de négocier au plus vite avec le SÉTUE pour préserver la session d'hiver. Il faut croire que j'avais encore à l'endroit de l'administration de l'UQAM un reste de naïveté.

Un pauvre reste que j'ai vu s'évanouir au fil des semaines en constatant que l'administration de l'UQAM, Robert Proulx à sa tête, ne manifestait nullement de désir de régler ce conflit de travail. Tout a été fait, au contraire, pour envenimer la situation: messages à la «communauté» comprenant des faussetés (notamment sur les concessions faites et sur le nombre de rencontres de négociation), recours à un arbitrage comme s'il s'agissait de la mise en place d'une première convention collective (recours qui vient d'être refusé par le ministère du Travail) et j'en passe. L'objectif du recteur Proulx et de ses acolytes semble être double: diviser les différents employés de l'UQAM en mettant sur le dos des enseignants le lourd travail effectué d'habitude par des membres du SÉTUE et faire croire que notre université peut fonctionner sans la présence des étudiants employés.

C'est là une méthode éprouvée, celle de la gouvernance libérale exercée par nos gouvernements. On coupe de plus en plus, puis, devant ce qu'il reste et qui tient à peine debout, on s'exclame que ce n'est pas si mal. Pour ma part, je refuse de continuer à travailler comme si de rien n'était car, au-delà de la charge supplémentaire que constituerait pour moi le fait de corriger à la place des auxiliaires d'enseignement, je nierais le manque d'encadrement et d'aide auquel mes étudiants ont droit et deviendrais, finalement, une scab en effectuant le travail d'une personne syndiquée en grève.

On n'a cessé de nous rabâcher pendant la grève étudiante de 2012 que de recevoir un cours était un droit légitime, et voilà qu'à présent on veut nous faire avaler que même si un cours est rogné, il reste de qualité. C'est faux! Mes étudiants ne reçoivent pas cette session les services qui leur sont dus. Ne paient-ils pas déjà assez cher pour cela?

Mais, me direz-vous, que font les syndicats des professeurs et des chargés de cours de l'UQAM, le SPPUQ et le SCCUQ?

Ils ont dénoncé la situation, notamment en déposant une requête en ordonnance provisoire pour que l'UQAM cesse de demander aux enseignants d'effectuer le travail des étudiants employés, requête rejetée deux jours plus tard.

Le SCCUQ a ensuite demandé une justification de cette décision, laquelle devrait arriver début mars. On nous demande d'identifier et de rapporter le travail effectué en trop et on parle de griefs au cas par cas. Je sais que certains enseignants refusent de corriger, de rendre leurs notes, mais nous sommes bien loin de constituer une majorité. Abandonnés à nous-mêmes, chargés de cours et professeurs, nous retrouvons donc seuls face à notre conscience et face à notre classe. Ce qui constitue un problème collectif se trouve ainsi individualisé, à l'avantage de l'administration. La situation est d'ailleurs pire pour les chargés de cours, étant donné que nous sommes considérés comme les profs corvéables et jetables de notre université.

Vais-je, en plus du manque d'encadrement, priver mes étudiants de la correction qui leur est nécessaire pour avancer dans leur apprentissage? De quelque côté que je me tourne, je porte l'odieux de l'affaire, alors qu'il ne devrait être porté que par une administration qui n'a de cesse depuis des années de démanteler cette «communauté uqamienne» qu'elle brandit à toute occasion tel un étendard. Dans les faits, s'il y a bien quelque chose qui empêche l'émergence d'une telle communauté, c'est le mode de gouvernance pratiqué dans nos murs.

Je pourrais terminer ce texte en exigeant du haut de mon statut de précaire la démission de Robert Proulx, mais à quoi cela servirait-il? On lui a demandé maintes fois de partir, preuves de son incompétence à l'appui, et il a continué son chemin une main sur chaque oreille, avec toute l'arrogance d'un monarque.

Alors je ne dirais que ceci: si je compte mes études, j'ai passé plus de vingt ans dans cette université et jamais je n'ai eu honte d'en faire partie. Jamais jusqu'à votre arrivée, Monsieur Proulx. On pouvait par le passé toujours espérer. Difficile de le faire à présent, alors que vous vous appliquez en bon élève de l'austérité à couper dans tous les services, en supprimant des groupes-cours, ce qui a pour effet de faire augmenter encore le nombre de personnes par classe, en diminuant les photocopies permises par étudiant ou en fermant carrément les bibliothèques le dimanche.

C'est sans parler des expulsions non justifiées d'étudiants, du recours à une firme de gardiens de sécurité et de l'installation de caméras mur à mur. Ce ne sont là que des exemples de vos hautes œuvres ayant eu pour effet de créer un climat des plus tendu et d'augmenter le corporatisme des différents membres d'une communauté que vous empêchez avec tant d'acharnement d'exister. Au fond, Monsieur Proulx, qu'êtes-vous donc sinon le fossoyeur de l'UQAM?

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