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19/10/2014 08:09 EDT | Actualisé 19/12/2014 05:12 EST

Le capitalisme est né du corps des femmes

Qu'on adhère ou non au cadre théorique et aux conclusions de l'auteure, on sort de cette lecture plus instruits et plus intelligents.

Les penseurs et historiens marxistes considèrent que l'avènement du capitalisme est un passage obligé, nécessaire - une «condition historique préalable» pour reprendre la terminologie de Marx. L'avènement du capitalisme aurait, dans cette perspective, permis de vaincre les structures de pouvoir du féodalisme et d'ouvrir la possibilité de «dépasser les contradictions du capitalisme» - de faire la révolution prolétarienne, donc.

La philosophe marxiste et féministe Silvia Federici, professeure émérite de sciences sociales à l'Université Hofstra remet en question cette vision de la «transition au capitalisme dans un magistral ouvrage, Caliban et la Sorcière, paru il y a dix ans en anglais et traduit dans de nombreuses langues mais qui n'est disponible en français que depuis quelques mois. Peu connue du public francophone S. Federici jouit d'une forte influence et notoriété dans les mouvements féministes et de gauche, notamment aux États-Unis, mais aussi en Afrique où elle a longuement séjourné (au Nigéria).

À l'inverse de la vision traditionnelle de la «transition au capitalisme», Caliban et la Sorcière prétend donc que l'avènement du capitalisme a plutôt été une contre-révolution face à la montée des «communaux» qui remettaient en question les structures de pouvoir du féodalisme au 13e et au 14e siècles. Autrement dit: il y a 700 ans, des mouvements sociaux envisageaient de transformer le féodalisme vers une société plus égalitaire, notamment entre les femmes et les hommes, lesquels ont été contrecarrés par la montée du capitalisme.

Les principales victimes de cette «contre-révolution» ont été, selon S. Federici, les femmes, qui se sont vues assujetties au pouvoir masculin (patriarcal) qui a cherché essentiellement à contrôler leur corps et à les cantonner dans un rôle de «reproduction de la force de travail»: c'est-à-dire de n'être pas grand-chose de plus que mères.

Pourquoi Caliban et la Sorcière? Il s'agit de personnages de La Tempête de Shakespeare, Caliban représentant pour l'auteure le symbole du prolétariat mondial et la Sorcière, personnage mineur dans la pièce de Shakespeare mais «placée au centre de la scène dans le présent ouvrage - l'hérétique, la guérisseuse, la femme insoumise, la femme qui osait vivre seule, la femme obi qui empoisonnait la nourriture du maître et incitait les esclaves à la révolte».

De fait, la chasse aux sorcières est centrale dans Caliban et la Soricère. Les hérétiques (femmes et hommes) font partie des cibles favorites du capitalisme et de la bourgeoisie naissante, cherchant à rationaliser l'organisation de la société et de l'économie. Dans tous les cas - confinement du rôle de la femme à la reproduction, la législation des naissances hors mariage, des femmes vivant seules, la chasse aux sorcières - la montée du capitalisme a asservi les femmes et leur corps et a créé le patriarcat moderne et perpétué le pouvoir des hommes sur elles. Le mouvement des «communaux» et l'opposition au féodalisme qui auraient pu laisser place à une société où le rôle des femmes aurait continué à être plus important qu'il ne l'est dans la modernité capitaliste a été tué par le capitalisme, qui continue, aujourd'hui, par ses grandes institutions, à être profondément envers les femmes.

Il s'agit là en tout point d'un livre remarquable. Il est passionnant du début à la fin - même les notes de bas de page sont captivantes! Quiconque s'intéresse à l'histoire sociale, au Moyen Âge, aux mouvements sociaux ou au féminisme y trouvera son compte. On y apprend des tonnes de choses et on est amenés par l'auteure à réfléchir aux multiples facettes des pouvoirs, économique, politique, symbolique...

En revanche, il ne faut pas se décourager à la lecture de la préface ni de l'introduction, qui sont lourdement truffées de vocabulaire marxiste et qui pourraient rebuter. Mais dès les premières lignes du chapitre 1, on est plongé dans la réalité quotidienne des femmes et des hommes des 13e et 14e siècles.

Qu'on adhère ou non au cadre théorique et aux conclusions de l'auteure, on sort de cette lecture plus instruits et plus intelligents. Un livre très documenté, bien écrit (et traduit) et manifestement le fruit de décennies de recherches, qui force la réflexion et donne envie de lire davantage sur ces questions. Un ouvrage fécond, donc, qui fait à la fois œuvre utile et procure un grand plaisir de lecture.

Caliban et la Sorcière: Femmes, corps et accumulation primitive, de Silvia Federici (éd. Entremonde, 2014, 459 p.).

NB: j'ai parlé de ce livre dans une chronique à l'émission «Plus on est de fous, plus on lit» à la radio de Radio-Canada le 25 septembre dernier; on peut écouter le segment ici.

Dans cette chronique, Ianik Marcil propose la recension critique d'essais de sciences humaines et sociales ou de philosophie pour mieux nous aider à décoder notre monde et ses défis - et réfléchir aux solutions qui s'offrent à nous.

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