LES BLOGUES
21/08/2018 11:50 EDT | Actualisé 21/08/2018 11:50 EDT

Démolition de maisons patrimoniales: là où le crime paie?

Dans plusieurs municipalités, la spéculation immobilière entraine la démolition des maisons patrimoniales.

C'est bien connu: dans la province de Québec, le patrimoine bâti est en péril.
Getty Images/iStockphoto
C'est bien connu: dans la province de Québec, le patrimoine bâti est en péril.

C'est bien connu: dans la province de Québec, le patrimoine bâti est en péril. Dans plusieurs municipalités, la spéculation immobilière entraine la démolition des maisons patrimoniales.

Malgré les mises en garde faites par plusieurs personnes à ce sujet, ce cancer continue de faire des ravages dans presque toutes les municipalités de la province, comme à Montréal, Québec, Magog, Ottawa, Cowansville et Lévis (cette liste n'est pas exhaustive).

L'un de mes amis a utilisé une expression imagée à ce sujet: «la démolition des maisons patrimoniales, là où le crime paie». A-t-il raison?

Normalement, lorsqu'une personne (physique ou morale) achète une maison sur laquelle des travaux doivent être faits pour la remettre en état, elle ne tarde pas à commencer les travaux après l'achat dans le but de l'habiter, la louer ou l'utiliser d'une autre façon. Or, certaines personnes achètent une maison pour la démolir et, parfois, dans un but de spéculation.

Arriver à ses fins

Les spéculateurs sont très intéressés par les superbes sites sur lesquels les maisons patrimoniales ont souvent été construites. Ils achètent donc ces maisons dans le but de les faire démolir.

Pour arriver à leurs fins, ils ne font aucun des travaux requis lors de leur achat. Ils laissent la maison se détériorer pendant des années et, lorsqu'ils considèrent qu'ils obtiendront facilement un permis de démolition en raison de la détérioration avancée de la maison, ils soumettent une demande de démolition à la municipalité.

Dans leur demande de démolition, ils soumettent habituellement des projets d'utilisation de la maison souvent élaborés récemment, mais ces projets sont impossibles à réaliser en raison de la détérioration trop avancée du bâtiment.

De tels projets ne peuvent être appelés des «projets de sauvegarde» de la maison, mais les spéculateurs croient qu'ils seront ainsi «bien vus» et que leur comportement pendant des années ne sera pas soulevé.

Très souvent, c'est ainsi que les spéculateurs obtiennent le permis de démolition demandé. Une fois la maison patrimoniale démolie, ils construisent des maisons, des jumelés ou des condos sur le site exceptionnel, empochant une petite fortune par la vente des propriétés construites.

Vous aurez compris que, pour mon ami, le crime est de laisser détériorer une maison patrimoniale.

Plus fréquent qu'on le pense

La démolition des maisons patrimoniales est courante dans plusieurs municipalités de la province. Actuellement, je suis très attristée par le sort de la Maison Rodolphe-Audette à Lévis menacée par une deuxième décision de démolition. Elle est en train de subir le sort que d'autres maisons patrimoniales ont subi un peu partout au Québec.

Cette maison était la résidence d'été du 5e président de la Banque Nationale de 1896 à 1921, Rodolphe Audette.

Cette maison était la résidence d'été du 5e président de la Banque Nationale de 1896 à 1921, Rodolphe Audette. Il s'agit d'un bâtiment patrimonial d'exception qui a aussi une histoire d'exception. L'intérêt de ce patrimoine ne se limite pas seulement au niveau local, la Banque Nationale étant présente sur tout le territoire québécois (pour l'histoire, consultez ce texte de 2014).

Le comité de démolition de la Ville de Lévis mentionne d'ailleurs qu'elle est «un bâtiment patrimonial d'exception dont les attributs architecturaux, l'histoire ainsi que sa localisation particulière et stratégique sont tout à fait remarquables».

Les citoyens de Lévis se sont opposés à la démolition de cette maison lors des deux demandes de démolition faites en 2014 et en 2016. En 2014, ils ont fait appel au Conseil de ville et, le 8 décembre 2014, le Conseil de Ville a décidé de réviser la décision du comité et de rejeter la démolition de la Maison Rodolphe-Audette. Cette décision a été vue par les citoyens comme un message clair de la Ville, à savoir qu'elle ne voulait pas que cette maison d'exception soit détruite.

Cette décision a été vue comme un message clair de la Ville, à savoir qu'elle ne voulait pas que cette maison d'exception soit détruite.

Le Comité de citoyens a donc travaillé très fort pour élaborer un projet pour utiliser la maison Rodolphe-Audette. En août 2017, ce comité a présenté au Conseil de ville de Lévis un projet d'un «écomusée populaire dédié à l'interprétation de l'histoire et de la généalogie de Lévis et de sa région, doublé d'un pôle de coordination des circuits touristiques axés sur les sites où s'étaient installés les premiers Européens à Lévis». La Ville de Lévis n'aurait même pas accusé réception de leur projet.

Après le 8 décembre 2014, le Conseil de ville de Lévis n'aurait pris aucune action pour faire cesser la détérioration de la Maison Rodolphe-Audette ou pour la sauvegarder (notamment par le biais de la Loi sur le patrimoine culturel). La maison a donc continué à se détériorer et une deuxième demande de démolition a été faite en 2016, demande qui a été accueillie le 3 juillet 2018 par le comité de démolition.

En colère de cette décision et de l'inaction de la Ville depuis décembre 2014, les membres du Comité de mise en valeur de la Maison Rodolphe-Audette, qui avaient sauvé la maison en 2014 en allant en appel, ont déclaré qu'ils étaient «tannés de jouer au fou» et qu'ils ne feront pas appel. Sans appel, la Maison Rodolphe-Audette était vouée à la démolition.

Or, il semblerait qu'une personne aurait fait appel par courriel et que la conformité du mode d'envoi de cet avis serait étudiée par la Ville de Lévis. On peut dire que la Maison Rodolphe-Audette est actuellement sous respirateur artificiel puisqu'il y aura peut-être audition en appel. Pour parler «imagé», la maison Rodolphe-Audette veut vivre et elle lance son dernier appel de détresse ou, pour faire romanesque, elle a lancé un dernier clin d'œil à une personne qui a eu le coup de foudre pour elle et qui essaie de la sauver. Si elle est démolie, elle aura eu une «aventure» romanesque avant de rendre l'âme.

Le sort des maisons patrimoniales est un sujet important dans la province de Québec. Plusieurs lecteurs s'intéressent sûrement à la question et ils connaissent peut-être la maison Rodolphe-Audette. Pour ceux qui ne la connaitraient pas, comme c'est les vacances, vous passez peut-être par Québec et Lévis. Venez jeter un coup d'œil sur cette maison qui est encore magnifique malgré sa détérioration avancée. Vous allez être en admiration devant elle.

À LIRE AUSSI:

» Refondation du Bloc québécois: un chantier à ne pas sous-estimer
» Les nouveaux professionnels du mensonge
» La Mission catholique d'aujourd'hui