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11/12/2018 15:03 EST | Actualisé 11/12/2018 15:04 EST

Vers une nouvelle compétence en formation des enseignants: la neutralité religieuse

Le gouvernement voit, dans l’interdiction du port de signes religieux par le personnel enseignant, l’accomplissement d’un mandat pour lequel il aurait été élu, quitte à remettre en question des fondements de l’éducation au Québec.

Zurijeta via Getty Images
Le message que François Legault envoie à un(e) futur(e) enseignant(e) est de mettre son expertise de côté et de relever le défi de la discrimination.

Selon les intentions du gouvernement et un récent sondage de Radio-Canada, une jeune femme comme Nancy Nazha ne devrait pas avoir l'autorisation d'enseigner, sous prétexte que sa foi est trop visible pour garantir sa neutralité.

Le gouvernement voit dans l'interdiction du port de signes religieux par le personnel enseignant, l'accomplissement d'un mandat pour lequel il aurait été élu, quitte à remettre en question des fondements de l'éducation au Québec de façon générale et de la formation des maîtres de façon plus particulière.

Pourtant, dans son message adressé en 20011 au personnel enseignant en éducation préscolaire et enseignement primaire, monsieur Legault, alors ministre à l'Éducation et à la Jeunesse décrivait le programme de formation de l'école québécoise comme étant riche et diversifié, privilégiant un apprentissage adapté à la réalité des jeunes.

Dans ce même message, monsieur Legault demandait au personnel enseignant de relever des défis pédagogiques à leur mesure et de mettre à profit leur expertise. Or, le message qu'il envoie maintenant à un(e) futur(e) enseignant(e) comme Nancy Nazha est de mettre son expertise de côté et de relever le défi de la discrimination.

Les douze compétences professionnelles qu'elle aurait développées tout au long de son parcours universitaire ne la qualifieraient plus à exercer cette profession. Il lui manquerait une treizième compétence, celle de la neutralité religieuse.

Les douze compétences professionnelles du référentiel2 des compétences en formation des maîtres se déclinent toutes en plusieurs composantes et sont ciblées par les contenus des cours et des stages en milieu de pratique. Que le contenu soit disciplinaire, pédagogique ou didactique, la future enseignante doit démontrer une maitrise des douze compétences au terme de ses quatre années de formation. Soutenue par l'équipe professorale et les professionnelles de l'éducation, elle développe ainsi quatre volets importants la qualifiant à exercer sa profession, soit les fondements, l'acte d'enseigner, le contexte scolaire et social et l'identité professionnelle.

Ainsi, selon la première compétence professionnelle, l'enseignant — portant ou non un signe religieux — devra «agir en tant que professionnel héritier, critique et interprète d'objets de savoir ou de culture dans l'exercice de ses fonctions». L'enseignant(e) devra développer les cinq composantes de cette compétence, dont celle de «porter un regard critique sur ses propres origines et pratiques culturelles et sur son rôle social». Elle aura aussi à «transformer la classe en un lieu culturel ouvert à la pluralité des perspectives dans un espace de vie commun».

Par ailleurs, la douzième compétence exige de l'enseignante d'«agir de façon éthique et responsable dans l'exercice de ses fonctions». Pour développer cette compétence, la future enseignante devra maitriser ses huit composantes. Elle devra, entre autres, «discerner les valeurs en jeu dans ses interventions», «justifier, auprès des publics intéressés, ses interventions relativement à l'apprentissage et à l'éducation des enfants» et «situer à travers les grands courants de pensée, les problèmes moraux qui se déroulent dans sa classe». Cependant, tout cela ne semble pas faire le poids face à un foulard, une kippa ou un turban.

Lorsque monsieur Legault a présenté pour la première fois en 2001, le référentiel des compétences professionnelles en formation des maitres, il a invité les universités à aller encore plus loin dans les efforts mis dans la formation des maitres, cette dernière étant dans les fondements mêmes de l'Université du Québec et ses constituantes (articles 3 et 30 de la loi créant l'UQ). Il affirmait que «la formation à l'enseignement doit préparer les futures enseignantes et les futurs enseignants à accomplir des actes à caractère professionnel dont devront profiter tous les enfants du Québec». Il demande plus loin au Comité d'agrément des programmes de formation à l'enseignement (CAPFE) de «s'assurer que les programmes qu'il recommande comme menant à l'autorisation d'enseigner respectent les orientations du Ministère et permettent l'atteinte des compétences visées».

Son discours à ce moment témoignait de sa grande confiance en ses institutions; aujourd'hui son message sur le port de signes religieux dit tout le contraire. Toute la rigueur derrière la formation des maîtres peut maintenant être balayée par un simple regard. Porter un signe religieux remettrait en question tout ce qui a été construit autour de la formation des maitres.

Pour être cohérent, le gouvernement devra, avant de voter cette fameuse loi, déclarer le référentiel des compétences professionnelles incomplet et proposer une treizième compétence, «ne pas porter de signes religieux visibles».

Elle sera simple, claire et se suffit à elle même puisque seule la visibilité de la foi dérange. Contrairement à toutes les autres compétences, elle devra être atteinte avant même l'admission dans un programme en enseignement, ce qui serait absurde en soi.

Il pourrait aussi aller plus en profondeur en complétant les compétences déjà existantes par de nouvelles composantes. Elles aborderaient la neutralité dans la pensée, dans les actes professionnels et dans le rapport au savoir, à la culture et à la diversité. Dans ce cas, la tâche serait nettement plus compliquée que celle de brimer des droits par un texte de loi.

La réalité des jeunes d'aujourd'hui n'est pas celle du port de signes religieux par leurs enseignant(e)s. La réalité dont le gouvernement ne semble pas vouloir tenir compte est celle de la diversité et de l'inclusion, de la pauvreté, des difficultés et des troubles d'apprentissage, des classes surpeuplées, du manque de moyens et de la pénurie d'enseignants. La réalité de nos jeunes est dans des classes flexibles, des classes ouvertes, des écoles alternatives, dans l'intelligence artificielle et dans la réalité virtuelle ou augmentée. Elle est dans la surconsommation et la pornification de leur société.

La réalité de nos jeunes est dans l'agonie de leur planète, dans la solitude de leurs ainés, dans la maladie mentale, dans les violences faites aux femmes et dans la montée du populisme et de l'extrême droite. Hélas, cette réalité est volontairement invisibilisée par les signes religieux du personnel enseignant!


RÉFÉRENCES:

1Ministère de l'éducation du Québec (MEQ) (2001). Programme de formation de l'école québécoise. Éducation primaire – Enseignement primaire.

2Ministère de l'éducation du Québec (MEQ) (2001) La formation à l'enseignement. Les orientations - les compétences professionnelles.

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