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Chères femmes blanches, vous ne parlez pas en mon nom

YoniFest a créé un espace magique pour les femmes blanches non-handicapées et leurs familles « conventionnelles » capables de débourser 400 $ pour se rassembler sous une tente et écouter des sages-femmes traditionnelles, camper et se baigner dans la rivière.

Les organisatrices de YoniFest, un festival québécois dont le but est de remettre en question la naissance ainsi que la pratique des sages-femmes, se présentent comme étant un collectif progressiste et visionnaire voué à s'aventurer « au cœur des enjeux actuels de la naissance ». À dire vrai, elles sont fortement déconnectées des enjeux émergents, particulièrement des questions qui préoccupent les communautés de praticien.ne.s de la naissance : la justice reproductive et les réalités de race et de classe. Elles ont plus de choses en commun avec le mouvement féministe blanc mainstream des années 1960 qu'avec les praticien.ne.s de la naissance d'aujourd'hui.

YoniFest a créé un espace magique pour les femmes blanches non-handicapées et leurs familles « conventionnelles » capables de débourser 400 $ pour se rassembler sous une tente et écouter des sages-femmes traditionnelles, camper et se baigner dans la rivière. Il est clair que si l'édition 2017 de YoniFest reflète l'événement de 2014, le festival comptera moins d'une douzaine de personnes racisées parmi les 400 participant.e.s attendu.e.s, et que dans cet océan de visages blancs, personne ne remarquera le manque de diversité et la présence de l'exclusion.

YoniFest empêche des centaines de praticien.ne.s de la naissance d'assister à l'événement ou d'y faire des présentations, principalement en raison d'obstacles systémiques. Pour plusieurs, l'obstacle est financier (les praticien.ne.s de la naissance sont souvent sous-payé.e.s et surchargé.e.s). Le site, bien que magnifique, est complètement inaccessible aux personnes à mobilité réduite, un autre facteur empêchant des individus qualifiés de contribuer à l'événement.

Voici mon message, aussi direct que cela puisse paraître : chères femmes blanches, vous ne parlez pas en mon nom. Vous n'êtes pas la norme de représentation de toutes les femmes, surtout au Québec.

Lorsque j'ai participé à YoniFest en 2014, j'ai vu des personnes librement s'approprier des mots et des coutumes hors de leurs contextes culturels, spirituels et religieux. Les organisatrices utilisent (et continuent à utiliser) des mots comme « yoni », défini par le dictionnaire Merriam-Webster comme une « représentation stylisée des organes génitaux féminins qui, dans l'hindouisme, représentent le pouvoir générateur et symbolisent la déesse Shakti », sans égard pour les expériences physiques et spirituelles réelles des familles hindoues au Québec qui naviguent dans les systèmes public et privé d'accompagnement à la naissance.

La programmation de YoniFest comporte d'autres éléments problématiques, dont son approche des enjeux autochtones. Comment les organisatrices peuvent-elles présenter leur thème, « La naissance : la penser, la questionner, la célébrer! », sans remettre en question l'impact fondamental du colonialisme sur les communautés dont nous occupons les terres? Que fait la communauté des praticien.ne.s de la naissance à l'égard des femmes et des filles autochtones disparues et assassinées, particulièrement sur le plan des torts causés aux familles et aux communautés? Pourquoi les organisatrices ne cherchent-elles pas à éduquer les participantes, à l'aide d'une analyse féministe autochtone, au sujet des problèmes systémiques qui ont des répercussions importantes sur la grossesse et l'accouchement?

Comme mentionné ci-dessus, les recommandations du symposium Planning for Change - Towards a National Inquiry and an Effective National Action Plan (Meurtres et disparitions de femmes et de filles autochtones : Planifier le changement - vers une enquête nationale et un plan d'action national efficace) réclament « un examen systémique des causes et des conséquences de la violence genrée, sexualisée et racisée » et, à mon avis, des effets de cette violence sur la santé sexuelle et reproductive. Les praticien.ne.s de la naissance du Québec doivent amorcer une réflexion reposant sur l'analyse de la justice reproductive, centrée sur l'intersection de la « race », des droits de la personne, de la classe et de la sexualité. Peut-être que si elles se prêtaient à l'exercice, les organisatrices de YoniFest incluraient les préoccupations LGBTQ2S comme le droit de recevoir des soins, de concevoir, de donner naissance à un enfant et d'être parent à l'extérieur des structures hétérosexuelles normatives ou sans faire face aux enjeux liés à la représentation de genre au sein des communautés d'accompagnement à la naissance. L'histoire de la justice reproductive en tant que concept vient d'un groupe de femmes afro-américaines qui ont inventé le terme afin de remplir le vide laissé par les groupes mainstream de défense des droits reproductifs. Le refus de YoniFest de reconnaître et d'aborder cette histoire et ce terme important fait écho au contexte dans lequel ces femmes œuvraient en 1994 - un contexte aussi inacceptable à l'époque qu'aujourd'hui.

Les organisatrices de YoniFest omettent également de souligner ou de présenter la perspective afro-féministe dans le cadre du projet « Les sages-femmes sauvent des vies », qui permet à des sages-femmes canadiennes d'aller dans différents pays d'Afrique pour offrir des soins. Elles ne s'interrogent pas non plus sur ce que les sages-femmes canadiennes font pour soutenir, défendre ou soigner les familles noires localement, surtout dans la foulée du mouvement #BlackLivesMatter. En outre, YoniFest omet d'aborder l'absence de thèmes ou de modules antiracistes ou anti-oppression dans l'éducation et la formation des sages-femmes canadiennes.

Depuis 10 ans, j'élabore une approche féministe noire à l'accompagnement des wombn (toute personne qui choisit d'utiliser son utérus, peu importe son expression de genre) noir.e.s enceint.e.s ou allaitant.e.s au Québec. Plus spécifiquement, j'ai conçu et animé des formations/ateliers/présentations à l'intention des sages-femmes, des doulas et des consultant.e.s en lactation sur le thème des obstacles à la conception, à l'accouchement et à l'allaitement dans un contexte respectueux du pouvoir d'agir, de la dignité et de la spiritualité des personnes concernées.

En 2014, lorsque j'ai entendu parler de YoniFest, le premier rassemblement de praticien.ne.s de la naissance au Québec, j'étais très enthousiaste. En regardant le programme en ligne, j'ai rapidement ressenti une sensation aussi désagréable que familière : je ne me reconnaissais pas dans aucun des enjeux mentionnés dans le programme, pas plus que je ne reconnaissais les communautés que je sers et représente.

Deux possibilités s'offraient à moi : je pouvais me tourner vers mon réseau et me plaindre de ce nouvel exemple de Québécois.e.s blanc.he.s réduisant au silence et à l'invisibilité le travail des femmes autochtones et des femmes racisées, ou je pouvais faire partie de la solution. J'ai choisi de prendre la parole et j'ai proposé un atelier intitulé Désapprendre nos préjugés (inconscients) et démanteler les obstacles auxquels font face les femmes canadien.ne.s d'ascendance africaine. J'ai expliqué que sous sa forme actuelle, le modèle patriarcal de métier de sage-femme nuit peut-être aux Canadien.n.e.s d'ascendance africaine parce qu'il perpétue un traumatisme.

J'ai reçu des commentaires très positifs de la part de participant.e.s actif.ve.s, les organisatrices de YoniFest n'en savent rien : elles n'ont manifesté aucun intérêt envers le seul atelier qui abordait explicitement les obstacles raciaux à l'aide d'une analyse intersectionnelle critique de la race.

Il n'est donc pas surprenant que ma réaction initiale, lorsque j'ai vu le programme de l'édition à venir de YoniFest (qui aura lieu du 4 au 6 août 2017), ait été la colère et l'irritation. L'histoire se répète.

Voici mon message, aussi direct que cela puisse paraître : chères femmes blanches, vous ne parlez pas en mon nom. Vous n'êtes pas la norme de représentation de toutes les femmes, surtout au Québec. Vous devez cesser de faire de l'appropriation. Si vous êtes véritablement vouées à l'avancement du mouvement pour la naissance naturelle, vous devez chercher à comprendre et remettre en question votre position individuelle et collective de privilège ainsi que la présomption de suprématie blanche qui en fait partie. Cela consisterait à s'aventurer « au cœur des enjeux actuels de la naissance ».

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