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29/06/2013 10:12 EDT | Actualisé 29/08/2013 05:12 EDT

Qu'est-ce qu'une oeuvre d'art?

Une question aussi simple peut prêter à sourire. Pour certains, comme les conservateurs de musée, la réponse est d'une évidence! Pourtant, quand on y songe, la réponse est très difficile à mettre en mots. En effet, comment distingue-t-on une «œuvre» artistique d'une «œuvre d'art»? Car, après tout, elles ont été signées par des «artistes»!

J'ai étudié la question sous plusieurs angles. À l'heure où l'on se demande si l'art contemporain n'a pas perdu la raison, il convient de reprendre ce que les philosophes ont pensé, ce que les théoriciens contemporains de l'art ont dit en conférence dans les grandes universités et ce que les historiens de l'art, les sociologues de l'art et autres experts en art contemporain ont écrit sur le sujet.

Pour certains, le simple fait de poser la question sous-entend que l'œuvre d'art est indéfinissable. L'art serait-il une énigme? L'œuvre d'art dépasse-t-elle sa définition dans le Petit Robert? «Œuvre qui manifeste la volonté esthétique d'un artiste, qui donne le sentiment de la valeur artistique». Cette définition me semble compliquée par sa simplicité.

Force est de constater que la définition de l'œuvre d'art est loin d'être simple. Des définitions, il en existe toute une gamme à commencer par la définition descriptive. Or, l'œuvre d'art ne se décrit pas! Qu'est-ce que la description physique de la Fontaine de Duchamp et la description des fresques de la chapelle Sixtine peintes par Michel-Ange auraient en commun? Savons-nous ce qui est défini par une définition? Est-ce une chose, un mot, un concept? Le chemin des difficultés ne fait que commencer, quand on se penche un tant soit peu sur ces questions philosophiques. «Etre une œuvre d'art» sous-entend un état d'être... une propriété constitutive non perceptible. Que cherchons-nous à définir puisqu'une définition ne peut pas être ce qu'elle définit; elle ne peut pas avoir les propriétés de l'objet décrit: ses couleurs, ses effets, sa saveur, son parfum, sa douceur, son aura...

Des philosophes ont avancé que pour définir une œuvre d'art, il fallait une définition ayant la condition d'intelligibilité, de neutralité et d'universalité: compréhensible, sans jugement de valeur (ce qui exclut la notion d'esthétisme) et s'appliquant à la plupart des «choses» que nous appelons des «œuvres d'art». C'est un début de piste, car, la plupart du temps, le terme «œuvre d'art» dans le langage courant sert à... évaluer (par un jugement de valeur).

Pour certains, l'art est censé nous apporter quelques bienfaits spirituels. Toute œuvre d'art aurait-elle la vocation de transcender la réalité terre-à-terre en quelque chose de plus «élevée»? Cette surévaluation de l'art tend à accorder à chaque œuvre une quasi valeur spirituelle. Je repense à la Fontaine de Duchamp et je cherche à comprendre la valeur intrinsèque de l'urinoir renversé signé «R. Mutt». J'ai aussi une petite pensée pour Cloaca, cette installation de l'artiste Wim Delvoye qui représente un tube digestif humain géant et fonctionnel de 12 mètres de long.

Est-ce que l'art populaire, l'art décoratif, l'art de grande diffusion (la lithographie, les giclées rehaussées ou non), l'art industriel (fait en usine comme le ready-made de Duchamp) le land art, le body art, etc. sont vraiment de l'art? Certains l'affirment et signent. N'y a-t-il pas un jugement de valeur dans le fait de douter de leur caractère artistique? Et puis, en quoi une installation humaine serait-elle une œuvre d'art? L'insistance des questions implique que nous ne savons plus ce qui peut être artistique ou non. Depuis que Duchamp a ouvert la boîte de Pandore, en 1917, avec son urinoir, l'art est devenu tout et n'importe quoi. Nous ne savons plus évaluer ce que nous voyons.

Certains diront qu'une installation spatiale, en plein air, qui dépend entièrement de son concept philosophique pour être appelée «œuvre d'art». Par rapport à la table à pique-nique, qui a, elle, le mérite d'exister et d'avoir été faite par un ouvrier, on peut se poser des questions. Pourrait-elle être élevée, un jour, au rang d'œuvre d'art si un concept philosophique venait lui donner des lettres de noblesse? Même si nous ne pouvons définir l'œuvre d'art, nous sommes tous d'accord pour dire que des photos de vacances ne sont pas des œuvres d'art si on les compare à des photographies de Doisneau!

En fait, si on regarde le mot «art», on peut le prendre comme: l'art comme œuvre artistique et l'art comme activité ou pratique (sans œuvre réalisée). Avec cette nouvelle base, le concept d'œuvre d'art reste «ouvert». En allant un peu plus loin dans la pensée philosophique, on pourrait même dire que l'œuvre d'art peut être un événement (comme les happenings).

L'œuvre = [x, S, H, D, τ]

En cherchant dans les grandes théories de l'art, j'ai trouvé cette drôle de définition. Une fois expliquée, elle perd de son hermétisme. L'œuvre n'est pas seulement constituée d'un individu (x, l'artiste) et d'une structure (s, celle de l'œuvre comme produit fini), mais aussi d'une heuristique (h), le processus qui a conduit cet artiste à la découverte (d) de telle œuvre, à un moment donné (τ). L'ensemble forme un type d'action et d'événement. Approcher une œuvre artistique, ce n'est pas seulement être en présence d'un objet pictural, sculptural, photographique, spatial, sonore (un concerto peut être une œuvre d'art) ou constitué de mouvements (une danse peut être une œuvre d'art). Ne nous égarerons pas: restons dans le monde des arts visuels. [x, S, H, D, τ] permet de saisir l'occurrence d'un événement-type comprenant la façon dont un artiste est parvenu à la découverte d'une structure via un chemin heuristique.

Cette formule proposée par Gregory Currie ne laisse aucune place pour ce que nous appelons l'«œuvre d'art». Elle parle d'une œuvre artistique sans plus. Quelle est donc cette substance alchimique qui transcende un simple objet (ou l'absence d'objet) au rang d'œuvre d'art?

Autre théorie

Les œuvres d'art sont des objets uniques. La copie d'une œuvre d'art ne sera jamais qu'une copie, elle ne devient pas une deuxième œuvre d'art. Elle n'aura jamais la même valeur que le tableau original. Il existe aussi des conditions d'acceptation du milieu. L'œuvre décorative ne peut être considérée comme une œuvre d'art; sa fonction étant décorative. L'œuvre d'art a un statut non utilitaire. Elle est simplement. Un Picasso utilisé pour boucher une fenêtre cassée n'est plus une œuvre d'art, car son standing vient de passer à une «chose» utilitaire (un vulgaire bouche-trou). Il y a également une notion de perception par le spectateur qui place l'œuvre d'art un cran au-dessus des autres. Pour certains, qui s'entendent fort bien avec les conservateurs, sa place est dans un musée.

Hors du musée ou hors des murs des collectionneurs, l'œuvre d'art s'éteint. Il y a également une notion de valeur qui s'y rattache. L'œuvre d'art n'a pas de prix. On ne la retrouvera donc pas en solde dans un grand magasin. Finalement, l'œuvre d'art a été déclarée comme telle par des autorités en la matière, à un moment donné de l'histoire. En effet, si on regarde l'évolution de l'histoire de l'art, on se doute qu'un Picasso n'aurait pas eu le succès qu'on lui attribue aujourd'hui si sa peinture avait été présentée à Venise en 1450. On n'aurait pas compris cette drôle de «chose» qu'on n'aurait même pas pensé appeler «peinture». Chaque époque a engendré ses ouvertures d'esprit... et ses œuvres d'art. Mais ce qui a été appelé «œuvres d'art» au XXe siècle n'aurait pas pu l'être au XIIIe siècle.

A travers les époques, à travers les changements des mentalités, chaque artiste a apporté une pierre à une histoire de l'art qui continue de s'écrire même aujourd'hui, au XXIe siècle.

Pour en revenir à cette question philosophique «qu'est-ce que'une œuvre d'art?»... À chacun sa définition! Néanmoins, je pense humblement que l'œuvre d'art doit être unique - non réalisée dans un esprit de «série» facile. Elle n'a aucune utilité, donc ne serait pas décorative et n'aurait aucun axe commercial. Elle est réalisée avec cette singularité que seul l'artiste peut lui donner par le biais de ce qu'il a ressenti en la créant. L'œuvre enfantée, indéniablement dans les émotions, doit être libre de toute influence.

Quand l'acte de création, en tant qu'événement singulier et particulier, ressort de l'œuvre créée, alors il y a création et non production. Je suis une idéaliste: je crois encore à l'émotion devant l'objet!

Les deux images dans ce blogue sont signées LO, artiste peintre de Québec et référence mondiale en matière d'hyperréalisme (images publiées avec son consentement).

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