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17/08/2013 12:44 EDT | Actualisé 16/10/2013 05:12 EDT

Les mouvements artistiques nés au Québec (1/4)

Le marché de l'art au Québec est un microcosme. Ce qui fonctionne en Europe peut ne pas fonctionner au Québec et le contraire est tout aussi vrai: marchés différents, exigences différentes.

Plusieurs mouvements artistiques européens ne sont pas connus au Québec alors qu'en France, par exemple, la tendance néo-expressionniste apporte aux artistes qui pratiquent ce mouvement son lot de succès dans les hautes sphères du marché mondial. Les nouveaux peintres français de la douleur ont été connus, notamment grâce à une monographie de l'essayiste belge Guy Denis qui publia son livre (Les peintres de l'agonie ou Les nouveaux peintres français de la douleur) en 2008 chez Bernard Gilson Éditeur. Une centaine d'officiels pratiquent ce mouvement en Europe depuis 1997. Une exposition internationale, présentée à Québec en 2010, a présenté des œuvres de l'un d'entre eux. L'incompréhension et la méconnaissance de ce mouvement artistique ont empêché les médias d'en parler. Il a fallu cacher les œuvres pour éviter l'embarras des visiteurs qui entraient, alors qu'en d'autres circonstances, elles auraient été à l'honneur. C'était esthétiquement incorrect de présenter ce genre-là dans une maison de la culture. Récidive dans une galerie d'art en 2011; le laid, l'angoisse et la violence n'ont pas leur place dans le marché québécois.

Bien qu'on parle plus facilement des courants artistiques européens qui ont cours depuis la crise de l'art, les mouvements se terminant en « isme » existent aussi de ce côté-ci de l'océan Atlantique. Certains ont été créés par des Québécois d'origine et/ou des Québécois d'adoption. Ils ne sont ni laids, ni angoissants, ni violents. Pourtant la presse n'en parle pratiquement jamais parce que les journalistes spécialisés dans les arts visuels sont rares et, sans doute, le lectorat préfère s'adonner à une lecture plus sensationnelle que culturelle. Selon la sociologue de l'art très connue, Raymonde Moulin, 5% seulement des gens s'intéressent aux beaux-arts. D'ailleurs, la légende urbaine qui prétend que les galeries d'art sont fréquentées par des snobs et que la peinture est destinée à une élite sociale subsiste toujours dans l'esprit des gens. Bien sûr, ce mythe est aussi faux que l'image des vernissages qu'on nous présente dans les films américains. Le monde de l'art est loin d'être aussi guindé qu'on nous le présente à l'écran. La caricature de la réalité fait ombrage aux artistes qui essaient de vivre de leur art dans une société axée sur la productivité, la rentabilité et la réussite sociale. Il faut donc redécouvrir cette réalité toute simple... une réalité qui, aujourd'hui, met à l'honneur des artistes québécois qui se démarquent en étant instigateurs et instigatrices d'un mouvement artistique au Québec.

Certains de ces artistes ont rencontré le succès, d'autres créent dans l'antichambre de la notoriété, rêvant un jour d'être mentionnés parmi les grands qui ont fait l'histoire de l'art au Québec. Je vous propose une série d'articles sur ces mouvements artistiques nés au Québec.

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Le Carsonisme

"Charles Carson a creusé son sillon vers la postérité artistique, car aujourd'hui on dit c'est un Carson, comme on dit c'est un Picasso, un Matisse, un Warhol, un Basquiat et tous les autres artistes immortels". - Christian Sorriano, président de Drouot cotation à Paris, expert en art et en antiquités.

Le Carsonisme est né au début des années 1990, alors que l'historien et expert en art, Louis Bruens, écrivait sur l'œuvre de Charles Carson. C'est par la suite que Guy Robert, le père fondateur du Musée d'art contemporain de Montréal, lui consacra une importante analyse. Il soulevait notamment l'originalité toute particulière du travail de Charles Carson avec les couleurs, avec le rythme et le dynamisme intrinsèque. Il éprouvait une réelle fascination pour cette profondeur qui animait les œuvres de cet artiste. En un mot, le Carsonisme lui faisait l'effet d'une bouffée de fraîcheur dans la morosité ambiante du marché de l'art de l'époque aux prises avec ses préoccupations esthétiques. La vivacité de la palette de l'artiste, sa façon d'occuper l'espace dans une composition rythmée, sa subtilité entre figuration et abstraction, auguraient un futur des plus prometteurs. Ils ont été nombreux, par la suite, historiens, experts, critiques, écrivains en art, à se pencher sur l'étude des œuvres de Charles Carson.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le Carsonisme se distingue des œuvres de Riopelle. La recherche de Charles Carson est axée sur la juxtaposition et la superposition des couleurs qu'il peint avec grande spontanéité, sans idée de départ, mû par l'instinct créateur, inspiré par le bonheur de jouer avec les formes et les couleurs. Il utilise le couteau à peindre et les pigments d'acrylique. Les formes naissent et l'interprétation se précise. Le regard explore la matière. L'imaginaire fait son œuvre et la toile devient un lieu de rencontre et d'échange. La figuration et l'abstraction se répondent, comme un écho. La vaine querelle entre figuration et abstraction se réconcilie. De nouvelles associations se créent. Les couleurs glissent l'une sur l'autre sans se figer. Arabesques et élans ne sont pas une accumulation désordonnée, ils sont plutôt ordonnés dans un rythme qui peut rappeler celui d'un ballet ou d'une mouvance gracieuse, impressionnant la rétine de formes, de silhouettes et de couleurs vives. L'aspect chromatique des couleurs apporte une profondeur qui éveille les sens. L'expérience de l'art est un langage intérieur, propre à chacun : on aime ou on n'aime pas. L'artiste propose sa propre réalité dans son propre langage. D'ailleurs, sa signature artistique est reconnaissable du premier coup d'œil et gare à ceux qui tenteraient de le copier, ils resteront dans l'ombre de ce « Grand-maître en Beaux-Arts ». Ce « isme » (le Carsonisme) a la particularité de ne concerner qu'un seul individu : Charles Carson, né à Montréal en 1957.

L'artiste qui vit à Montréal est reconnu au niveau international. Il jouit d'une réputation mondiale exceptionnelle. Il n'a jamais cherché à révolutionner le monde de l'art. Il s'y est dédié entièrement et la reconnaissance est arrivée.

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Le Calabi-Yauïsme ou Calabi-Yau artistique

Pierre Juteau, né à Saint-Jérôme en 1956, a débuté la peinture en 1990 en s'inspirant des Impressionnistes et des Fauvistes. Il a ensuite développé son propre style, marqué notamment par l'utilisation des couleurs vives et saturées. Il trouve dans la pensée d'Albert Einstein, de Pierre Theihard de Chardin et de l'astrophysicien Jean-Émile Charron, des éléments qui le mènent aux grandes théories de la physique moderne, plus précisément à la théorie des cordes. Sa recherche dans le domaine se traduit artistiquement par l'utilisation de fonds texturés complexes qui prennent racine dans les espaces mathématiques de Calabi-Yau *. Ces fonds se marient à la matière et engendrent une iconographie subtile, une allégorie physique. Les niveaux de lecture se multiplient et un monde imaginaire surgit à travers les différentes couches du tableau. On y voit des personnages, des animaux, etc. Sa quête incessante de l'esprit humain et de l'univers le conduit à un regard critique sur les choix de la société et sa peinture prendra occasionnellement le ton de l'art engagé. En 2008, l'artiste et un proche collaborateur lancent un projet intitulé « Open Source Darwin »; une recherche destinée à vérifier certaines ramifications scientifiques avec la pensée artistique.

La peinture de Pierre Juteau qui pourrait s'appeler le « Calabi-Yauïsme » ou le « Calabi-Yau artistique » - pour le distinguer de son usage d'origine - exprime une quête incessante de l'harmonie entre microcosme et macrocosme, entre l'humain et l'univers.

"En fait l'idée de base était de pouvoir produire des milliers de taches et images par le phénomène du hasard et les Calabi-yau n'ont fait qu'augmenter mes chances d'y arriver". - Pierre Juteau

L'artiste a inventé une microstructure qui lui permet de produire des taches de formes différentes et une méthode de travail pour maximiser le phénomène. La juxtaposition des courbes et des entrelacements de points de jonction dans sa peinture lui permet d'évoluer d'une microstructure grossière vers quelque chose de beaucoup plus raffiné. Les Calabi-Yau lui ont inspiré cette microstructure qui réinvente, aujourd'hui, la nature avec de milliers de taches sur une œuvre ayant 30 à 40 couches d'acrylique. L'idée d'apposer un nombre important de couches provient directement de la théorie des cordes. L'embossement résultant de ces super-couches multidimensionnelles permet un relief unique et particulier, propre à la signature artistique de Pierre Juteau. Bien qu'il soit plus connu pour son travail figuratif, l'artiste fait également de l'art abstrait.

Pierre Juteau vit à L'Ancienne-Lorette, en banlieue de Québec. Il est artiste académicien-associé de l'Académie internationale d'art, lettres et sciences Greci-Marino (Italie). Il est dans plusieurs galeries au Canada et a participé au prestigieux Art Basel Miami, sans doute le plus important salon international d'art contemporain de tout le continent américain.

* En mathématiques, une variété de Calabi-Yau est un type particulier de variété intervenant en géométrique algébrique. On les rencontre également en physique théorique et dans la théorie des supercodes, où elles jouent le rôle d'espace de compactification.

Les images ci-dessous sont diffusées avec l'autorisation des artistes

Le Carsonisme et le Calabi-Yauïsme