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16/06/2013 10:31 EDT | Actualisé 16/08/2013 05:12 EDT

En art, tout est relatif

Quand je suis arrivée en France, avec mes grandes certitudes québécoises, que je suis tombée dans le milieu de l'art contemporain international, pratiquement du jour au lendemain, rien ne m'avait préparée à ce que j'allais vivre. Je partais du néant en terme de bagage culturel. On me parlait d'étoiles montantes, de ventes de millions de dollars chez Christie's, etc. (et moi je m'imaginais qu'on parlait des biscuits de M. Christie).

On me parlait dans une langue étrangère - un jargon artistique - que je ne comprenais pas, jusqu'au moment où j'ai vu ce qu'on appelait de l'art contemporain. Mon premier réflexe a été de dire : « c'est de la m... ! » (en référence à la Mierda de artista du très polémique artiste conceptuel Piero Manzoni). 30 grammes de matière fécale, conservés au naturel dans une boîte de conserve, vendus au prix de 30 grammes d'or. C'est dans un cas comme celui-là qu'on se demande si on est nunuche ou si, au contraire, on est plutôt extra-lucide par rapport à ceux qui s'extasient devant ladite boîte de conserve en bavant devant, tout en louchant sur le prix du chef d'œuvre. Le choc culturel m'a conduite à la réflexion « qu'est-ce que l'art ? À partir de quel moment et par quelle magie l'œuvre d'art devient un chef d'œuvre? qui décide qu'une croûte est une œuvre d'art? Comment évalue-t-on l'art contemporain? » etc. Je n'arrivais pas à comprendre comment cette « chose » peu ragoûtante pouvait avoir été élevée au rang sacré d'œuvre d'art! Et si « ça » c'était une œuvre d'art, à quel niveau était une peinture « normale »? Et... qu'est-ce qu'une peinture normale, après tout ? Bref, ma réflexion a duré des années!

J'ai étudié le marché international de l'art contemporain pendant quatre ans aux côtés d'acteurs influents du milieu : agents, experts, critiques, conservateurs, commissaires, commissaires-priseurs, artistes, collectionneurs, etc., et j'en ai vu des vertes et des pas mûres. Je me suis souvent grattée la tête pour trouver une raison à tout ce que je voyais. Finalement, la Mierda de artista, c'était le moins pire dans la catégorie « pipi-caca ». Il existe des choses plus atroces que cette boîte de conserve.

Quand je suis revenue au Québec, avec mes grandes certitudes européennes, que je suis tombée dans le marché de l'art québécois, rien ne m'avait préparée à ce que j'allais vivre. Je pensais naïvement comprendre tous les marchés de l'art, puisque j'étais arrivée à comprendre le marché international de l'art contemporain (le marché à son niveau le plus élevé). Mon réflexe a été à peu près le même quand j'ai vu ce qui se vendait dans les galeries d'art des zones plus touristiques de Québec et de Montréal. J'ai vu les deux extrêmes.

On m'avait dit « qui peut le plus, peut le moins »; en comprenant tous les rouages de la gigantesque machine des ventes et reventes de l'art contemporain à son niveau le plus élevé, je pouvais forcément comprendre tous les marchés en deçà. C'était une erreur! Il existe plusieurs marchés de l'art qui fonctionnent avec leur propre logique. Ce qui fonctionne bien en Europe peut ne pas fonctionner au Québec. Le contraire est tout aussi vrai.

J'ai dû revoir l'ensemble de mes convictions, en revenant au pays. On ne pouvait pas comparer le vieux continent avec notre jeune continent au niveau culturel. Le fossé est abyssal.

Les paysages de Charlevoix, les fleurs, les petites maisons dans nos campagnes - même techniquement bien exécutés - sont des sujets qui ne font pas grand effet en Europe. Tandis que le néo-expressionnisme, cher aux nouveaux peintres français de l'agonie, en vogue depuis quelques années en Europe, n'a aucune chance d'être exposé dans les galeries d'ici. Le cheminement artistique est différent et l'évolution culturelle a suivi une courbe qui se recoupe seulement au niveau des zones touristiques. J'ai vu des aberrations artistiques sur les deux continents.

Depuis plusieurs années, je fais connaître des artistes québécois en Europe et je fais connaître des artistes européens au Québec. J'espère qu'avec le temps, un équilibre pourra s'établir entre les extrêmes.

Devant une toile d'un artiste québécois que vous n'aimez pas, avant de dire que c'est de la m..., pensez qu'il y a sûrement pire, quelque part, dans un très prestigieux salon international d'art contemporain. Entre tampons hygiéniques usagés exposés dans des petits coffrets sous verre, des miroirs aspergés de sperme séché et des conserves au contenu douteux, je puis vous assurer que les peintures qu'on nous offre à voir dans nos galeries sont de bon goût.

Si l'art québécois reste incompris, c'est à cause des a priori. On se fait une mauvaise idée de l'art abstrait parce qu'il n'y a pas de code visuel auquel se raccrocher. On perd nos repères et on ne sait plus comment se comporter devant une œuvre sans sujet visible. On s'est lassé de la peinture figurative à force de toujours revoir les mêmes sujets. Le commun des mortels n'a pas développé son esprit critique pour les arts visuels, car pour plusieurs, la peinture ou la sculpture est encore synonyme de snobisme. Il faut briser l'idée que l'art est réservé à une élite sociale. L'art fait partie de la société et toutes les couches sociales sont appelées à être séduites par lui.

Pour ce premier billet, je voulais simplement me présenter : je m'appelle HeleneCaroline et je suis une artoolique. J'aime l'art et les artistes et, par-dessus tout, j'aime faire comprendre l'art qui se pratique de nos jours par des artistes encore vivants. Je sais qu'en art tout est relatif : on ne peut pas tout aimer. «Soyez simple avec art», dixit Nicolas Boileau. Cela n'a jamais été si vrai quand il s'agit de parler d'art publiquement.

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