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25/05/2015 10:35 EDT | Actualisé 25/05/2016 05:12 EDT

Les babioles de Renaud-Bray et moi

Mois de mai, crise existentielle post-fin de session. Comme de nombreuses jeunesses, à pareille date, je compte les fonds de tiroirs - mes économies - et me presse à penser au futur - mon futur, entre autres. Parce que les ressources manquent dans la petite caisse, parfois, et l'angoisse me prend, prend aussi beaucoup de mes collègues dans le programme nébuleux que l'on occupe à l'université, le département de littérature.

On se l'est tous déjà posée, the question: «Pis, tu vas faire quoi dans la vie?» Ce qui veut dire: en quoi vas-tu occuper ton temps assez efficacement pour pouvoir engendrer des revenus qui feront subsister toi et/ou les futurs membres de ta famille adéquatement tout en ne te claquant pas une dépression à 30 ans parce que tu auras choisi la mauvaise discipline. Ce genre de question. Là, je l'entends, le «Non, mais la littérature fichtre que ça ne paye pas, ça». Quelle idée saugrenue m'est venue à l'esprit lorsque de mon inscription! Reste-t-il que, à moins de changer radicalement de domaine d'études dans un éclair de génie qui, peut-être, me sauvera de dépendre, selon certains dires, de l'État et de ses mamelles alimentées en taxes des honnêtes citoyens, c'est vers la littérature que je me dirige. Plus clairement, le monde de l'édition. Mais l'édition au Québec, pourtant, j'en ai peur.

En général, ne nous le cachons pas, le marché du travail n'est pas idéal. Même mes collègues, issus de la même cohorte du secondaire, rendus eux aussi à l'université mais dans des disciplines différentes, futurs médecins avec qui j'ai partagé des bouts de gomme, psychologues qui traiteront nos crises de panique, sont nombreux les étudiants qui me confient qu'ils sont aussi congestionnés par l'incertitude qu'est le futur du marché du travail. J'ai encore plus peur.

Récapitulons un peu, avant de continuer. En bref, je suis une étudiante en littérature, moyenne, qui se questionne sur l'avenir dans un environnement d'emplois incertain. Ah, oui! Et la semaine passée, Renaud-Bray a acheté Archambault (manque plus que l'approbation du bureau de la concurrence, quoi).

Pourquoi ce détail est-il important dans l'histoire que je vous raconte? Parce que le phénomène amicalement appelé «concentration», c'est juste bon quand vient le temps d'étudier. La concentration médiatique, par exemple, à la base, ça fesse. De la concentration politique, d'un seul parti pour les gouverner tous, ça serait vraiment digne d'un Orwell. Un seul géant pour les gouverner tous - on en a tous peur, de Big Brother. Et pourtant ce ne seront ni des Orwell ni autres classiques littéraires contemporains qui perdront la face sur les tablettes. Ce qui se passe, avec la concentration dans le marché du livre, c'est que les petites libraires indépendantes et leurs écrivains québécois, eux, sont écrasés.

Quarante pourcent du marché. À peu près. Les chiffres se confondent parfois, dans les articles, mais c'est une grosse part de marché que l'hériter Renaud-Bray aura sous son joug. Qu'il ficellera comme un magasin de chaussures, plaît-il de le rappeler, souvent. Archambault va garder sa bannière, qu'il répète.

Voyez-vous, ce qui me dérange, Monsieur Renaud, c'est toute votre attitude par rapport au marché québécois, qui accompagne cette énorme part de gâteau que l'achat des magasins de Québecor a créée. Votre attitude dans le conflit avec Dimedia, celui qui ne s'est réglé qu'après un an, ce distributeur de culture québécoise, celle qui se bat constamment pour rester en surface et être suffisante sur le marché. Les gens se plaignent d'un manque de culture au Québec, en bribes, sur les réseaux sociaux. Et puis on me demande: «mais ça change quoi, dans le fond, que Renaud-Bray ait acheté Archambault?»

Qu'en est-il de la culture littéraire au Québec?

La visibilité de cette même culture québécoise, elle fut réduite longtemps à des libraires indépendants, avec ce conflit qui a perduré pendant un an. Et ces libraires indépendants, ils n'ont pas vos babioles, ni les colorés joujoux des portes jusqu'à la caisse du magasin, ni les bannières reconnues, ni d'importants magasins. On a l'impression qu'elles s'étiolent, ces petites libraires, qu'elles se noient un peu dans un marché qui va déjà mal et qui manque beaucoup de souffle. Qu'elles se battent, me direz-vous. Mais parfois elles doivent se sentir comme David devant votre figure de Goliath.

Et puis personne n'en voudra, de la culture québécoise, si on ne la sert même pas, M. Renaud. C'est ça qui me fait peur, avec vous et vos babioles. Parce que la culture québécoise ne peut pas être pas un spaghetti qui plaît à tout le monde, vous le savez, et pour trouver chaussure à son pied, il faut au moins, en avoir, de la chaussure, M. Renaud. Vous n'avez pas ma chaussure québécoise. Vous avez refusé d'avoir des chaussures québécoises à mettre aux pieds d'un peuple qui achète chez vous, qui fait vivre votre commerce. Vous ne daignez même pas à présenter la culture d'un peuple qui vous donne -vous offre!- ces pourcentages qui vous font vivre.

Je ne peux rien faire pour changer des décisions. Je ne peux pas non plus changer toute une société et tous nous amener dans une libraire indépendante. Mais parce que j'ai à cœur la littérature québécoise qui a grand besoin de visibilité, parce que j'ai à cœur la lecture et l'apprentissage, parce que j'appuie la création de chez nous, il me reste qu'a espérer, voir peut-être, vous supplier, au nom de la culture et surtout la culture du Québec, s'il vous plaît, laissez-nous trouver chaussures québécoises pour nos pieds.

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