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21/12/2016 08:25 EST | Actualisé 21/12/2016 08:25 EST

La guerre oubliée en Équateur

Une femme isolée est la principale défenseuse des indigènes d'Équateur. Rencontre à Paris avec celle qui tente de stopper la destruction programmée du peuple Shuar dont les terres passent sous l'exploitation minière et pétrolière internationale.

Une femme isolée est la principale défenseuse des indigènes d'Équateur. Rencontre à Paris avec celle qui tente de stopper la destruction programmée du peuple Shuar dont les terres passent sous l'exploitation minière et pétrolière internationale.

Au café, où elle avale des allongés, ses phrases, en anglais, sont formelles et percutantes. « Seules quelques personnes sont en train de diriger véritablement la destruction de la planète. Si elles étaient identifiées, tenues pour juridiquement responsables, et contrecarrées, alors les générations futures ne seraient pas sacrifiées inutilement. » C'est une chose de le dire, une autre de la vivre. J'avais rencontré Miriam Clements, défenseuse des droits indigènes et de la protection de l'environnement, il y a quelques années lors d'une conférence de presse parisienne sur des opprimés en Birmanie. Aujourd'hui, je la revois pour qu'elle me livre cette triste histoire lors de son passage à Paris, après avoir présenté une conférence à l'ONU à Genève. Pour moi, comme pour elle, la destruction de l'Amazonie est insupportable.

Alors que l'attention mondiale est rivée sur Alep, le Soudan du Sud, ou encore l'opposition au Dakota Access Pipeline, voici qu'un drame se déclare à l'autre bout du monde, dans la jungle de l'Équateur. Les peuples indigènes de ce pays de 283 000 km2 et 14,5 millions d'habitants représentent moins de 7% de la population. Leur habitat naturel correspond à la forêt tropicale primaire, zone convoitée partout en Amérique latine. Aujourd'hui, la police et l'armée équatoriennes les délogent au bulldozer de certains de leurs villages, et protègent les forages et extractions minières dans leur habitat naturel. L'autorité politique qui couvre tout cela: Rafael Correa, président de la République équatorienne. Mme Clements a repris la cause des indigènes de la forêt, et particulier de l'ethnie Shuar: « Les indigènes équatoriens ont désespérément besoin d'une aide financière directe. C'est seulement ainsi qu'ils pourront payer pour des téléphones, l'Internet, les billets d'autocars, la nourriture, les chambres d'hôtel lorsqu'ils vont protester dans les villes. C'est seulement ainsi que la forêt tropicale sera sauvée, car la Cour Pénale Internationale et l'ONU sont complètement défaillantes. »

La violence commence, l'armée est mobilisée

Mme Clements a récemment quitté l'Équateur, alors que les heurts étaient en pleine expansion. Après un mois sur place, elle a vu monter le scénario désormais classique en Amérique latine: les indigènes ont d'abord protesté comme ils font depuis 2008, puis ils ont résisté par la force passive à une préemption et évacuation de vastes segments de leurs terres, tentant de bloquer à mains nues les bulldozers chinois et les forces anti-émeutes. À cette résistance vient s'opposer, depuis quelques jours, une opération militaro-policière d'envergure. Le 15 décembre, c'est le drame: deux policiers morts, trois Shuar blessés graves par balles, de nombreux disparus Shuar. Sont déployés des milliers de soldats et de policiers - 8000 selon les organisateurs Shuar -, 4 hélicoptères de combat, 5 véhicules blindés avec canon (vus en photos), dans une atmosphère de contre-insurrection lourde. Mme Clements me montre les communiqués de la confédération des peuples indigènes de l'Amazonie équatorienne. Les agences de presse, Reuters, Associated Press et l'Agence France Presse font état aussi de ces heurts. Je sens que Reuters est le plus incisive.

Miriam Clements, sur les rives du fleuve Rio Bobonaza, dans le district de Taisha, Équateur

Le président Correa traite les Shuar révoltés qui ont tué deux policiers dans les heurts de « criminels » sur Twitter. Rien sur les Shuar blessés ou disparus et éventuellement morts. Pour un Européen, tout cela ressemble à de la recolonisation. « J'avais alerté le procureur de la CPI et Ban Ki-moon que la violence était imminente, car les Shuar se sentaient abandonnés par toutes les organisations internationales », me dit-elle. Et Miriam Clements connaît toute la législation existante. Les lois existent qui pourraient protéger les indigènes contre la destruction environnementale, et son cortège de violence, causée par l'extraction minière et hydrocarbonée. Elle me montre les textes, et effectivement l'on peut avoir sa lecture. Elle a soumis un argument juridique à la CPI afin d'empêcher ce véritable crime, et en mars 2016 la cour l'a enregistré et promis une décision sur la suite. « Il y a des mécanismes juridiques au sein de l'ONU qui pourraient protéger les Shuar, sauf que les instances adéquates à l'ONU font obstruction. Je parle du bureau des affaires indigènes, et du bureau exécutif du Secrétaire général. »

Deux faux gentils: Rafael Correa et Xi Jinping

La cruelle ironie de ce début de soulèvement d'autodéfense indigène, c'est que Rafael Correa, président équatorien, passe pour un progressiste latino-américain et ami des indigènes. Le président Xi Jinping est passé le voir début décembre lors d'une tournée en Amérique du Sud. Or la République populaire de Chine a adopté des mesures climatiques qui ont fait l'admiration du monde en signant un accord avec les États-Unis sur la réduction des Gaz à effet de serre, et en ratifiant rapidement les Accords de Paris issus de la COP 21. Mais en Équateur la situation est tout autre: des compagnies chinoises, canadiennes et italiennes - pas les américaines - lancent des projets d'exploitation qui ne peuvent aboutir sans déplacer les populations ou au moins contaminer l'habitat. Le gouvernement Correa a concédé des licences aux compagnies extractives, dont les activités ont déjà commencé à contaminer l'eau, l'air et le sol, et dont les bulldozers ont déjà cet été rasé des maisons Shuar. «Le président Correa a refusé de me recevoir début décembre. Je cite la lettre: "Dans votre correspondance, vous avez sollicité une rencontre avec le président, pour parler de l'éventualité pour le développement durable en Équateur comme alternative à la contamination de l'écosystème de la forêt tropicale. Nous regrettons de vous informer, etc." Son chef de cabinet a allégué l'emploi du temps surchargé. C'est en partie vrai: le président chinois était en visite d'État en Équateur! »

Une approche personnelle

Les ONG internationales s'intéressent peu à cette histoire. Greenpeace n'en parle guère. Amazon Watch, quant à lui, y fait référence de temps en temps sur son site. Sur le site Web de ces deux ONG, rien sur le drame actuel. C'est peut-être là le drame: hors d'Équateur, Miriam Clements aujourd'hui se démène seule pour eux. « Les ONG exploitent les indigènes en faisant du storytelling sur eux, ce qui permet de lever des fonds, mais sans en reverser aux indigènes. Les indigènes m'ont souvent dit qu'ils se sentaient bernés par les ONG. » Miriam Clements défend la planète, et tout commence par les indigènes, qui apparemment l'apprécient beaucoup. J'ai vu des messages et des coups de fil entre eux. On est bien loin des batailles de Syrie et d'Irak, ou même de la résistance correctement médiatisée de la Dakota Access Pipeline. Je ne peux qu'admirer son courage solitaire, et j'espère que la forêt sera préservée.

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