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12/12/2013 12:51 EST | Actualisé 10/02/2014 05:12 EST

Lettre à mon ami le soldat

À toi mon chum Jimmy,

Tu sais, depuis quelques semaines je m'inquiète pour toi. J'en ai vraiment pris conscience quand tu t'es mis à pleurer l'autre soir autour d'une bonne bière à regarder tes photos de Kandahar. Tu t'ennuies de Fred, tu t'en veux pour sa mort. Tu n'aurais rien pu faire de plus, risquer ta vie pour lui était déjà bien gros...

Tu sais, je m'inquiète pour ta petite fille. Tu l'aimes, ha ça oui tu l'aimes! Comme tu me répètes toujours, tu as vu trop de petites filles souffrir, alors tu vas chérir la tienne jusqu'à ta mort. Mais je m'inquiète pour ton manque de patience. Cette patience que t'avais tant avant de partir en mission. J'imagine que vivre ce stress pendant sept mois, ça t'as affecté pour toujours. Mais pourtant, t'es vraiment un grand homme depuis. Je ne peux pas t'en vouloir d'être moins patient au fond, car au moins tu ne laisses jamais tes sentiments prendre le dessus avec la petite et pour ça, je t'en félicite. Bien des pères ne possèdent malheureusement pas le contrôle que tu as.

C'est dur par contre, la séparation. Ce n'était peut-être pas dû pour marcher Cindy et toi. Faut dire qu'avec tes crises de terreur la nuit, tes soirées passées avec tes chums à la place de ta blonde, ça n'aide pas un couple... Je le voyais que pour toi, ta «gang» y'avait rien de plus précieux, encore cinq ans après! Même que je crois que ces gars-là vont rester tes «frères» pour toujours avec tout ce que vous avez vécu ensemble. Je trouve ça dommage que vous vous isoliez entre militaires. J'avoue que tu as essayé d'expliquer plus d'une fois à des «civils» ce que tu avais vécu, ce que tu ressens, même à ta psychologue. Mais ils ne te comprenaient pas et je crois qu'on ne pourra jamais te comprendre, nous, les non-initiés.

J'ai entendu tes histoires et vraiment, t'es un héros pour moi. Peut-être pas pour tous et ça t'affecte, je le sais. Y'en a qui disent que ta maladie existe pas; même toi tu ne veux pas l'admettre. Mais tu es malade Jimmy, malade dans ta tête, malade dans ton âme. C'est ces morts, ces tirs, ce stress, ta séparation avec Cindy à ton retour, mais aussi le fait que tu étais là-bas quand ta petite est née. T'as peur de l'avouer parce que s'ils décident que tu es malade, tu vas retourner chez toi, seul. Tu ne pourras plus parler de Kandahar, de ce bon temps couché dans le sable avec les gars du bataillon. Ils vont repartir pour une autre mission et tu as l'impression que tu ne feras plus partie de la gang. Mais Jimmy, ils t'aiment trop pour t'oublier, crois-moi.

Tu as peur de la réaction de ton adjudant. Monter au «deuxième étage», c'est honteux à la base. C'est pour les faibles comme il dit. Lui, il n'a jamais eu besoin de ça! En fait, il aurait peut-être dû. Oubli-le, fais-le pour toi. Imagine que tu abandonnes, que tu deviens comme lui et que dans 10 ans, tu vas laisser tomber le jeune qui vit la même souffrance que toi; parce que «t'as pas eu besoin de ça toi!». C'est à ta génération de changer cette culture archaïque.

Tu m'inquiètes Jimmy. J'ai parlé avec mon voisin, il est psychiatre. Il m'a dit que le Canada a parmi les meilleurs programmes d'aide pour militaires au monde, que les autres pays essaient de nous imiter. Bon, c'est lui qu'il le dit, mais je le crois. Pourquoi ne l'essaierais-tu pas? J'ai peur que tes vendredis soirs à la taverne avec les «boys» deviennent des lundis et des mardis. Que la petite Rose ne puisse plus te voir car papa n'est plus le même. Que tes cauchemars de Kandahar te volent tes nuits. Que tu t'isoles. Que tu pleures. J'ai peur que tu finisses à ne plus croire en la vie. Ton histoire est énorme Jimmy. Je sais que dans l'armée vous avez chacun votre propre vécu et que, celui de l'autre est toujours plus intense que le tien; toujours mieux. Mais moi je te vois de l'extérieur, je n'ai jamais vu et vécu ce que tu as dans ta tête, mais j'ai peur qu'ils deviennent tes démons pour toujours.

Va voir de l'aide mon ami.

Je t'aime.

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