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16/07/2018 15:12 EDT | Actualisé 16/07/2018 15:28 EDT

J'ai beaucoup pensé à mon père

Dans le contexte des derniers jours, mon père m'aurait dit qu'il ne faut pas polariser les choses, qu'il vaut mieux tendre la main.

London Breed, première mairesse noire de San Francisco.
Pool via Getty Images
London Breed, première mairesse noire de San Francisco.

J'ai beaucoup pensé à mon père depuis quelques jours. Il me manque depuis son départ trop soudain. Mon père était un homme bon, juste et noble. Il était habité et animé par deux sources vives et irrésistibles: L'amour et la liberté. Et il était, en toutes occasions et en toutes circonstances un homme sensible.

Si nous avions eu la chance de discuter ensemble de la controverse autour du spectacle SLĀV de Robert Lepage au Festival de Jazz ce mois-ci, il m'aurait sans doute rappelé qu'il ne sert à rien de polariser une situation avant d'y avoir réfléchi avec sa tête et d'avoir médité avec son coeur. Sense and sensibility (raison et sentiment) m'aurait-il dit, rappelant le bouquin de Jane Austin. Puis il m'aurait raconté une de ses nombreuses histoires personnelles.

Mon père, issu d'un pays noir, découvrait le racisme systémique aux É.-U. En 1962, il rencontre Martin Luther King, le pasteur et chef de la lutte pour les droits civils.

Mon père est arrivé aux É.-U. en 1962 pour y faire ses études universitaires. Il venait d'un pays, Trinidad, qui venait tout juste de déclarer son indépendance du Royaume-Uni. Il arrivait aux États-Unis, un pays puissant, admiré, idéalisé où les tensions raciales étaient, 100 ans après la guerre de Sécession, intolérables. Dans plusieurs États, les Noirs étaient interdits dans les hôtels de Blancs, dans les restaurants de Blancs, devaient s'asseoir à l'étage dans plusieurs églises pour ne pas contaminer la population blanche, ne pouvaient pas s'asseoir dans les autobus, devaient utiliser des toilettes réservées pour les gens de couleur.

Facebook/Gregory Charles

Mon père, issu d'un pays noir, découvrait le racisme systémique aux É.-U. En 1962, il rencontre Martin Luther King, le pasteur et chef de la lutte pour les droits civils. C'est une année difficile pour Martin Luther King qui, menant de multiples manifestations pour que les Noirs aient accès à des lieux publics, à des bibliothèques, à des écoles et universités, est souvent arrêté et incarcéré.

Dans cette mouvance, mon père et un autre militant du mouvement de Martin Luther King manifestent devant un théâtre de San Francisco, qui interdit à cette époque l'accès aux Noirs. Les responsables du théâtre prétendent que si l'accès est accordé aux Noirs, la culture et la dignité de la clientèle blanche seront compromises. Mon père et son collègue sont arrêtés et incarcérés trois jours. Les autorités affirment que le théâtre, une entreprise privée, a le droit d'agir ainsi et de choisir sa clientèle. Sortis de prison, sans jamais être accusés d'un crime, mon père et son collègue manifestent à nouveau et sont mis en taule pour 17 jours.

Mon père, après de sévères avertissements et des menaces d'expulsion, va tout de même poursuivre ses études aux États-Unis, marchant régulièrement aux côtés de militants pour les droits civils et pour la liberté. En 1965, il viendra livrer un message de Martin Luther King à Montréal puis, Dieu soit béni, il rencontrera ma mère au Copa Cabana, sur Peel. Sa vie prendra alors la direction de l'amour.

Sortant du théâtre, le soir de notre première, je rencontre un homme noir qui me dit en anglais: «Es-tu le fils de Lennox Charles?». Je lui répond fièrement que je le suis.

Au début des années 2000, j'ai eu le privilège de jouer, en compagnie du brillant pianiste et acteur Jean Marchand, dans une pièce qui s'appelle Two Pianos Four Hands. Nos noms se sont retrouvés, pendant plusieurs mois, sur la marquise du même théâtre de San Francisco devant lequel mon père avait manifesté 40 ans plus tôt.

Sortant du théâtre, le soir de notre première, je rencontre un homme noir qui me dit en anglais: «Es-tu le fils de Lennox Charles?». Je lui répond fièrement que je le suis. Il me prend la main et me dit: «Quand nous étions jeunes, ton père et moi, nous nous sommes battus pour que les gens comme nous, nos frères noirs, aient accès à ce théâtre et voilà que tu arrives ce soir, que tu es sur scène et que tout le théâtre se lève pour t'applaudir. Fiston, dis à ton père que nous avons gagné.»

Je pense beaucoup à mon père depuis quelques jours. Tout me fait penser à lui.

Dans le contexte des derniers jours, mon père m'aurait dit qu'il ne faut pas polariser les choses, qu'il vaut mieux tendre la main. Il m'aurait dit que les gens, que les chroniqueurs, que les responsables qui manquent de sensibilité se réfugient toujours derrière les lois et la raison. Il m'aurait dit que la liberté d'expression est un droit fondamental, mais que la reconnaissance de la souffrance et de l'existence de son prochain est un devoir absolu.

Il m'aurait rappelé que l'Apartheid était légal mais injuste, que Nelson Mandela a été jugé et incarcéré 27 ans de façon légale mais injuste, que Louis Riel a été jugé puis trouvé coupable légalement, mais d'une façon immorale et injuste. Il m'aurait rappelé l'affaire Dreyfus. Il m'aurait dit que les Blancs jouaient jadis des rôles de Noirs et d'Autochtones au cinéma et trouvaient la chose parfaitement normale.

Il m'aurait rappelé qu'Elvis chantait Big Mama Thornton, que Pat Boone chantait Little Richard et que dans les deux cas, ces appropriations ne furent reconnues que bien plus tard. Il m'aurait parlé de Jackie Robinson et de Dorothy Height. Il m'aurait dit d'être courageux et d'être patient.

Et ce matin (le 12 juillet), prenant connaissance de l'assermentation de la première mairesse noire de San Francisco, qui souhaite s'occuper des démunis et des sans voix, il m'aurait dit, le sourire aux lèvres: «Tu vois, Gory, tôt ou tard, l'amour et la liberté triomphent toujours.»