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17/12/2018 14:45 EST | Actualisé 13/05/2019 16:38 EDT

Maurice Richard et Jackie Robinson: premiers libérateurs de leur nation

Montréal, une ville de baseball? Bien sûr que oui. Ne serait-ce que de par sa contribution historique (gigantesque) à la transcendance de ce sport au profit de l'avancement sociétal.

AP Photo/John J. Lent
Jackie Robinson, des Royals de Montréal, pose le 18 avril 1946. Robinson a brisé la barrière de couleur et a changé le baseball à jamais.

Montréal, dans les années 1940. Un jeune athlète de chez nous, après avoir rejoint le Club de Hockey Canadien, a entrepris de dominer son sport à l'échelle nord-américaine au point où son tempérament impétueux (clé de ses succès, mais las d'une arrogance colonialiste sévissant même sur la patinoire à laquelle il répondra par un courage hors du commun) fera de sa personne l'archétype de l'insoumis francophone à l'Ordre anglo-saxon.

Pendant ce temps, un autre jeune athlète, Américain celui-là, s'affairera à briser ses chaînes, mais cette fois sur l'aire de jeu non glacée montréalaise: le terrain de baseball. Si Maurice Richard se charge lui-même de cette mission, préambule à une Révolution tranquille, Jackie Robinson se la voit confier par un tiers: l'excentrique Branch Rickey, directeur-gérant des Dodgers de Brooklyn.

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Maurice Richard été nommé «Athlète de la décennie 1950-1960», le 26 novembre 1962 à New York.

Un «Blanc» lui ouvre ainsi les portes des Ligues majeures de baseball, obstinément réfractaires depuis toujours au recrutement de l'athlète noir d'exception. Mais Jackie devra faire ses classes et preuves hors États-Unis: l'apartheid pourrait avoir raison de son talent, sinon de sa personne elle-même...

Les Américains sont stupéfiés. Certains font de Rickey un hurluberlu, d'autres un digne successeur d'Abraham Lincoln. Mais le plus étonné d'entre tous demeure Robinson lui-même: d'où sort donc ce peuple de «Blancs du Nord» qui l'accueille à bras ouverts, l'acclame, le porte aux nues, à titre de membre à part entière des Royaux de Montréal?

Madame Robinson étant aussi subjuguée que son époux: une Blanche ayant accepté de lui louer un logement... sur-le-champ. Certes, les «Frenchies» raffolent du baseball. Les premiers batteurs apparaissant aussi loin qu'en 1871 à Montréal, de même que leur volonté d'établir une équipe professionnelle. Des estrades font alors leur apparition au parc Atwater... Mais il faudra attendre 1928 pour que Louis Athanase David, avocat et député de Terrebonne, soutenu par le courtier en valeurs mobilières Ernest J. Savard, convainquent de riches investisseurs montréalais d'acheter la concession de Jersey City de la Ligue internationale.

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Dans cette photo du 27 février 1947, Jackie Robinson, des Royals de Montréal, examine une liste des Brooklyn Dodgers à La Havane, Cuba, où il s'entraîne avec son équipe.

S'ensuivra une série d'échecs en la matière, ponctuée d'achats et de départs d'équipes américaines des ligues mineures jusqu'à la percée des Royaux, formation de calibre AAA qui attirera enfin les foules et encore plus lors du séjour de *Robinson, joueur étoile qui remporta le championnat des frappeurs, malgré l'énorme pression liée à sa croisade.

À la grande joie de ses supporters fleurdelisés qui, en attendant que le Rocket jette définitivement les bases de leur propre éveil collectif à peine quelques années plus tard, se reconnaissent infraliminalement à travers les exploits de Jackie qui, match après match, défie les ségrégationnistes de sa terre de provenance.

Branch Rickey jubile. Progressiste dégoûté par le traitement abject réservé à ses compatriotes «de couleur», il rappellera bientôt son athlète en lui faisant de la place chez les Dodgers, au sein desquels il connaîtra une carrière remarquable avec, en filigrane, l'extraordinaire sentiment du devoir libérateur accompli.

Mais le Québec «antidiscrimination» n'en avait pas terminé: il se fit ultérieurement le fier hébergeur du premier gérant natif de la République dominicaine (Felipe Alou) dans les majeures. Cet homme de baseball de grand talent avait été écarté de ce poste par d'autres formations en raison de ses origines. Et, n'eût été des manoeuvres douteuses des propriétaires de la concession, il aurait mené les Expos aux plus grands honneurs.

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Felipe Alou, alors joueur de champ intérieur pour les Braves de Milwaukee, en mars 1965.

Montréal, une ville de baseball? Bien sûr que oui. Ne serait-ce que de par sa contribution historique (gigantesque) à la transcendance de ce sport au profit de l'avancement sociétal — caractérisée par un Jack Roosevelt Robinson soutenu sans réserve aucune au combat — pan déterminant de la longue marche vers l'émancipation de toute une nation jusque-là réduite, à l'image de celle de l'homme francophone d'Amérique de l'époque, à l'état de collectif de seconde zone.


*Robinson endossa le numéro 9 lors de son séjour avec les Royaux, avant d'adopter le numéro 42 chez les Dodgers.

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