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26/03/2015 10:11 EDT | Actualisé 26/05/2015 05:12 EDT

Lettre à ma mère: pourquoi je fais grève

Ma chère maman,

Je sais que tu es un peu loin d'ici, de Montréal et du point chaud de la contestation. Tu n'as malheureusement qu'accès aux médias de masse, au ministre Blais qui menace les étudiants d'annuler la session et aux chroniqueurs de droite qui s'acharnent sur les fautes d'orthographe au lieu d'écouter le message. Seulement, si tu t'informais un peu mieux, tu saurais que nous sommes présentement plus de 50 000 en grève, sans compter les mandats de grève ponctuelle et les votes encore à venir. Même les étudiants en médecine débrayent une journée ou deux pour dénoncer les mesures du ministre Barrette. Plusieurs syndicats voient leur convention collective finir la semaine prochaine et pour eux et elles aussi, ça sent très fort la contestation.

Ce n'est pas une question d'illusions, ce n'est pas une question qui touche uniquement les étudiants. Ce n'est pas comme 2012. Cette fois-ci, c'est une lutte politique, globale.

C'est lutter parce qu'on refuse de vivre dans un pays qui coupe les vivres aux plus démunis pour enrichir ceux qui gobent déjà tout, lutter contre la destruction de l'environnement par l'exploitation de ressources reconnues comme néfastes. C'est lutter pour s'assurer que les enfants ont accès à une éducation stimulante et diversifiée, ainsi qu'à des profs compétents et pas près du burn-out. C'est refuser une certaine vision économique, refuser une austérité présentée comme nécessaire alors qu'il existe d'autres solutions, et que même le FMI, qui ne contient pas d'anges, a dénoncée comme ayant des impacts négatifs sur la population.

Je n'accepterai jamais de rester coite et assise devant un gouvernement qui augmente le salaire de ses députés et réduit l'allocation aux personnes à mobilité réduite, comme je n'accepterai jamais de me laisser voler les acquis sociaux que des gens ont avant moi gagné de peine et de misère.

Vous m'avez appris à m'ouvrir sur le monde, à me questionner, à critiquer et remettre en question ce qu'on me disait. Et maintenant, maman, je mets ces leçons en pratique.

On m'a appris que démocratie voulait dire gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. J'ai compris maintenant qu'il n'en est pas ainsi, ni ici, ni ailleurs, que démocratie veut dire oligarchie, veut dire loi du plus riche, du plus offrant, du plus opportuniste.

Mais mon cynisme face au système et au monde dans lequel je suis obligée d'évoluer ne surpassera pas ma volonté de le changer. Si j'ai perdu toute foi en l'humanité moderne et le monde qu'elle s'est bâti, je n'en perds toutefois pas ma confiance en la capacité de l'humain à se réunir, se rassembler et se solidariser.

Il n'est pas évident de s'éveiller de sa léthargie. Penser requiert de l'énergie et surtout beaucoup d'inconfort. Brasser un peuple au complet demande du temps et beaucoup, beaucoup de mots et de patience. Et s'il vous faut que la jeunesse de notre province soit tabassée à coups de matraque pour réaliser que notre État fonce droit vers un gouffre, alors je me laisserai poivrer et gazer par ces flics qui pensent défendre l'ordre, mais qui en fait protègent une idéologie.

Je sais que moi du moins, comme tant de mes semblables qui descendent dans les rues, je suis prête à me lancer tête première dans une lutte peut-être vaine, assurément risquée, mais légitime, contre un gouvernement, une élite et un système qui ne voudraient me voir que silencieuse et les yeux bandés. J'en ai les jambes molles, le ventre qui gronde, les mâchoires qui claquent et les mains moites, mais je sais que je ne le fais pas que pour moi, ni que pour mes camarades étudiants, ni que pour les membres des syndicats.

Je sais que je participe à cette lutte parce que je crois en une certaine vision de société, que je crois en un futur moins individuel, plus collectif et plus inclusif. Et ce n'est pas en restant dans mon salon, ni même en restant dans ma classe, en signant des pétitions ou en partageant des articles sur Facebook que je verrai la lutte avancer. Certaines choses ne se gagnent que dans la rue, au prix de sacrifices.

Nous nous battons contre un mur, un rouleau compresseur fermé au dialogue qui ose se targuer de représenter le «peuple québécois». Certains diront que c'est peine perdue. Peut-être.

Seulement, maman, tant qu'on sabotera mon futur et celui de mes semblables, je trouverai à redire et je ne courberai pas l'échine.

Ta fille (qui est assurément plus réaliste qu'on le pense).

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