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23/06/2013 10:08 EDT | Actualisé 23/08/2013 05:12 EDT

La Fête nationale de tous les Québécois-es, dès sa fondation

Dès le départ, les activités de la Saint-Jean-Baptiste furent ouvertes à toutes les communautés nationales. Les premiers banquets Saint-Jean-Baptiste ne furent cependant pas exempts de tiraillements. De telles tensions sont sans doute inévitables entre ceux qui souhaitent que la fête puisse porter l'espoir du pays désiré et ceux qui n'y voient qu'une célébration de la solidarité nationale.

Tandis qu'Anglais, Écossais, Irlandais et Allemands du Bas-Canada s'étaient initialement organisés en sociétés nationales sur une base ethnique, les premières célébrations de la Saint-Jean-Baptiste sont, au contraire et dès le départ, ouvertes aux représentants de toutes les communautés, prémices à ce qui allait devenir la Fête nationale des Québécois-es.

Les sociétés nationales qui se forment spontanément au Québec à l'époque des patriotes sont à la base destinées à venir en aide à leurs ressortissants les plus démunis et à leur assurer des services religieux et médicaux. Elles jouent aussi le rôle de club privé pour leur élite économique respective. Dès leur fondation aussi, ces sociétés sont engagées en politique, généralement pour faire obstacle au projet patriote et écraser le nationalisme canadien-français.

Reprenant le nom de leur saint patron, les Anglais s'organisent les premiers au sein de la St-George's Society en décembre 1834. La charte de la société dit bien qu'elle est strictement réservée aux ressortissants anglais ou gallois. Les Écossais s'unissent à leur tour, le 6 février suivant, dans la St-Andrew's Society. Encore là, la St-Andrew s'adresse exclusivement aux sujets britanniques d'origine écossaise, dont bon nombre membres de l'élite économique tels Peter McGill, président fondateur, John Fleming, John Boston, James Leslie, ou des journalistes influents comme Robert Armour de The Gazette et Adam Thom du Herald. Les Allemands s'organisent le 31 mars suivant: «une assemblée nombreuse et respectable réunit à l'hôtel Nelson des Allemands et des Hollandais au sein de la German Society of Montreal [...]». Louis Gugy en est élu président, assisté d'un conseil de sept membres.

Du côté des Irlandais, les choses sont plus compliquées, cette communauté s'avérant un enjeu de taille dans la joute politique qui oppose alors patriotes et tories.

La Hibernian Benevolent Society est d'abord formée en 1834 et aurait compté jusqu'à une centaine de membres. Son association au Parti patriote est alors évidente. C'est donc en réaction qu'est créée, en mars 1835, la St-Patrick's Society, clairement alignée sur le parti tory. Ses principaux membres sont d'ailleurs tous aussi impliqués dans la Constitutional Association of Montreal, un club politique particulièrement hostile aux patriotes.

Les Irlandais pro-patriotes n'en demeurent pas moins actifs; on les retrouve nombreux dans les organisations réformistes, aux côtés de leurs concitoyens francophones et jusqu'aux rébellions de 1837-1838. Lors d'un souper de la St-Patrick chez Édouard Rodier, en mars 1836, Irlandais et Canadiens français fraternisent, portant successivement des toasts à la Banque du Peuple, à Daniel O'Connell, à Louis-Joseph Papineau, ainsi qu'aux réformistes anglais. La soirée se termine sur «To Pat and Jean Baptiste: mon pays avant tout». Autrement, les premières sociétés nationales se sont toutes liguées contre les patriotes en prenant appui sur leur particularisme ethnique, les présidents des quatre sociétés nationales siégeant d'office à l'exécutif de la Constitutional Association. En guise d'exemple, George Moffatt, puis John Molson jr seront tour à tour présidents de la St-George's Society et présidents de l'association anti-patriote. Cet engagement se poursuit jusqu'au cœur des rébellions: tant la St-George, la St-Patrick que la St-Andrew, fourniront des troupes et de l'argent pour combattre les patriotes.

Alors que les associations anglophones lancent à tous venants des appels aux «True Britons of all origins», le credo patriote veut plutôt que leurs revendications transcendent les origines et s'adressent à tous les habitants du Bas-Canada, épris de justice et de liberté. Les fondateurs de la Saint-Jean-Baptiste sont d'ailleurs fort désireux d'attirer dans leurs rangs des Britanniques susceptibles de joindre leur coalition «arc-en-ciel». La communauté irlandaise est particulièrement courtisée, les patriotes multipliant les représentations auprès de ses membres influents, comme Edmund O'Callaghan ou Daniel Tracey, en soutenir les journaux anglophones pro-patriotes, The Spectator, The Vindicator et The Liberal et en conviant les Irlandais aux banquets de la Saint-Jean-Baptiste.

La première Saint-Jean

Le premier banquet de la Saint-Jean-Baptiste est précédé, en mars 1834, par la fondation de la société «Aide-toi, le Ciel t'aidera» et sa devise: «rendre le peuple meilleur». Les initiateurs souhaitent se doter d'un «lieu de réflexion destiné aux réformistes désireux de discuter de l'état du pays». Trois mois plus tard, cette fondation débouche sur la tenue d'un premier banquet. Le 24 juin 1834, une soixantaine d'invités célèbrent la fête des Canadiens français dans les jardins de John McDonnell à Montréal dans «le but de cimenter l'union entre les Canadiens». Le maire de Montréal, Jacques Viger, préside le souper, assisté de John Turney, membre du conseil de ville. Littéralement la moitié de l'assistance est composée d'anglophones et la plupart des toasts sont portés au «Peuple des États-Unis», à «Nos amis d'Irlande et de Grande-Bretagne» et à «Nos frères du Haut-Canada et les réformistes du Nouveau-Brunswick». On décide enfin d'en faire une célébration annuelle partout au Bas-Canada.

La Saint-Jean-Baptiste de 1836 est marquée par les premières dissensions puisque deux banquets concurrents sont tenus à Montréal: l'un, au Rasco, réunit les papineauistes, Denis-Benjamin Viger, Larocque, Dunn et Brown et 112 invités, l'autre, organisé par Pierre-Clément Sabrevois de Bleury, réunit «plusieurs patriotes, qui ne sont point de la nuance des amateurs de La Minerve [un journal pro-Papineau]». En juin 1837, deux banquets se disputent à nouveau les convives autour d'un motif tout bête: devrions-nous boire de l'alcool? En effet, un mois auparavant, les patriotes avaient voté à St-Ours une série de résolutions visant à boycotter les produits importés afin de priver l'Angleterre du revenu des taxes, y compris les vins et spiritueux dont on faisait grand usage lors des banquets de la Saint-Jean-Baptiste.

Par solidarité avec les résolutions de Saint-Ours et en appui au Parti patriote, on ne retrouve donc sur les tables des banquets patriotiques que des produits issus du terroir canadien, et seulement de l'eau en guise de rafraichissement. À Montréal, 200 personnes célèbrent ainsi la Saint-Jean à l'hôtel Nelson. Cependant, un autre banquet réunit d'autres convives, moins contraints par les mesures de boycottage. Le journal L'Ami du peuple, de l'ordre et des lois [anti-patriote] écrit, ironique:

La Saint-Jean-Baptiste doit être en deux volumes, cette année, à Montréal. L'un se composera des ultra patriotes ou parti Papineau. L'autre de la portion plus calme des Canadiens. Les derniers qui craignent moins l'excitation se permettront de boire du vin...

Dès le départ, les activités de la Saint-Jean-Baptiste furent ouvertes à toutes les communautés nationales, misant d'abord sur des valeurs universelles de justice, de démocratie et invoquant le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Les premiers banquets Saint-Jean-Baptiste ne furent cependant pas exempts de tiraillements, et cela dès les premières éditions. Décidément, le passé est bien garant de l'avenir. De telles tensions sont sans doute inévitables chez une nation qui n'a pu accéder à l'indépendance, entre ceux qui souhaitent que la fête puisse porter l'espoir du pays désiré et ceux qui n'y voient qu'une célébration de la solidarité nationale.

En attendant, il nous reste à célébrer dignement notre Fête nationale et à tâcher de «rendre le peuple meilleur»...

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