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10/03/2014 12:25 EDT | Actualisé 09/05/2014 05:12 EDT

Pierre Karl Péladeau candidat pour le PQ: est-ce le retour du Québec Inc?

On sait maintenant pourquoi Stephen Harper a téléphoné paniqué à ses homologues provinciaux à propos de la campagne électorale québécoise... Il savait... Il savait aussi déjà faire la différence entre une simple irruption nationaliste, menée par les critiques habituels du régime fédéral, et une véritable vague de fond animée par toutes les composantes du Québec, y compris ses gens d'affaires.

Historiquement, le Québec n'aura connu que deux de ces grands rendez-vous avec l'histoire, alors que la population lassée de son infériorité coloniale a reçu l'appui de ses leaders économiques: en 1837 et en 1960.

La coalition patriote érigée par Louis-Joseph Papineau était d'autant plus menaçante que le Québec s'était enrichi depuis la Conquête anglaise: marchands généraux, avocats et entrepreneurs formés dans les nouveaux collèges classiques voyaient tout à coup le projet d'indépendance du Bas-Canada comme l'opportunité de diversifier l'économie de la colonie pour qu'elle ne soit plus soumise au mercantilisme débilitant de la métropole. Des chefs d'entreprises comme Jacob DeWitt, Louis-Michel Viger ou Thomas Storrow Brown sont alors fermement derrière le mouvement patriote et fondent des entreprises tournées vers le marché intérieur: la Banque du Peuple, la Maison canadienne de commerce ou la Compagnie du Richelieu dans le domaine maritime.

Après avoir écrasé le mouvement patriote, on sait combien la tutelle anglaise va éradiquer tout esprit d'initiative chez ce peuple, y compris dans le domaine des affaires. La théocratie catholique fait alors en sorte que, pour un bon siècle, le Canada français doit se priver d'entrepreneurs qui seuls pourtant pouvaient lui donner les moyens économiques d'assumer sa pleine vocation nationale. En 1853, le futur premier ministre du Québec, P.-J.-O. Chauveau écrit ironique:

«Chacun sait que dans notre pays, il faut se décider entre quatre mots qui, chose épouvantable, se réduisent à un seul. Il faut devenir docteur en loi, en médecine, ou en théologie, il faut être médecin, prêtre, notaire, ou avocat. En dehors de ces quatre professions, pour le jeune Canadien instruit, il semble qu'il n'y a pas de salut. Si par hasard quelqu'un de nous éprouvait une répugnance invincible pour toutes les quatre; s'il lui en coûtait trop de sauver des âmes, de mutiler des corps ou de perdre des fortunes, il ne lui resterait qu'un parti à prendre, s'il était riche, et deux s'il était pauvre: ne rien faire du tout, dans le premier cas, s'expatrier ou mourir de faim, dans le second.»

L'aventure du Québec Inc.

Les historiens ont montré que tout n'est pas noir durant le siècle suivant et que les Canadiens français occupent de belles niches dans le monde des affaires malgré la ségrégation dont ils sont victimes. Dans les assurances notamment (La Survivance, La Prudentielle), l'industrie alimentaire (confiserie, produits laitiers) et les banques d'envergure régionale (Banque d'épargne, Banque Nationale, Caisses populaires).

Ce n'est donc pas de cette classe affaires, encore famélique, qu'est né l'élan de la Révolution tranquille. Cette dernière jouera en revanche un rôle clé afin de susciter l'entrepreneuriat francophone. En 1964, la commission Laurendeau-Dunton révélait qu'un anglophone unilingue gagnait en moyenne 30 % de plus qu'un francophone bilingue et que l'économie du Québec n'était détenue qu'à 32 % par des francophones. Les pères de la Révolution tranquille voient bien alors que l'inégalité de revenu ne sera jamais comblée que par des mesures visant à promouvoir l'égalité et la justice sociales. On parle d'«État Provigo» ou de «Québec Inc.» pour désigner le partenariat original qui se noue alors entre le gouvernement du Québec et l'entreprise privée francophone.

L'État québécois met alors en chantier de grands projets promettant d'y investir des milliards: Manic-Outardes puis la Baie-James, le métro et l'Expo de Montréal et le réseau autoroutier québécois. On fait dès lors en sorte le plus possible de réserver des contrats à des entreprises du Québec contrôlées par des francophones. Naissent ainsi des «fleurons» dans le domaine du génie-conseil (SNC, Lavalin), du transport (Transforce, Bombardier) ou des communications (Zone 3, Vidéotron, Québécor) où l'industrie bénéficie en particulier d'un marché de millions de francophones qui préfèrent s'informer et se divertir en français.

Tantôt mené sous les libéraux de Bourassa ou les péquistes de Lévesque, ce partenariat fécond entre l'État québécois et les entreprises francophones aura des effets sensationnels sur l'économie du Québec, permettant de protéger des milliers d'emplois, de consolider nos PME, de diversifier l'économie et d'accroître le contrôle francophone qui atteint pas moins de 74% en 2001.

S'il s'agit certainement d'un nationalisme économique destiné à renforcer la place des francophones, les «fleurons» issus du Québec Inc hésitent cependant à s'engager pour la souveraineté, une idée longtemps surtout discutée par les syndicats et intellectuels de gauche. René Lévesque, l'un des pères du Québec Inc., notamment à la tête des ressources hydrauliques et d'Hydro-Québec, tente bien de concilier le pragmatisme des gens d'affaires et l'idéal socialiste. Il devra toutefois se passer d'eux lors du référendum de 1980.

L'esprit initial du Québec Inc s'est beaucoup atténué depuis le début du XXIe siècle. La mondialisation et les mégafusions ont notamment fait en sorte que les «fleurons» québécois entretiennent désormais une stratégie mondiale où les intérêts du Québec sont souvent secondaires. On n'a qu'à penser à CGI, à SNC-Lavalin ou à Bombardier. En outre, l'abaissement des barrières douanières et les nouvelles règles très contraignantes imposées par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) posent désormais toutes sortes d'entraves à ce que l'État québécois puisse protéger les entreprises d'ici.

Finalement, l'économie du Québec repose de plus en plus sur le commerce de détail et le pouvoir d'achat des consommateurs. Devant un marché mature et vieillissant, les PME du Québec voient surtout les possibilités de croître à travers un marché le plus vaste possible et en tablant sur l'immigration. Rien, en somme, pour renforcer chez elles le nationalisme économique. On s'est donc habitué à voir la classe affaires francophone s'abstenir de prendre position sur la question nationale ou s'y montrer carrément hostile.

Une hirondelle ne fait pas le printemps

Le Parti québécois s'est donc retrouvé, en partie, pris en otage par les mouvements progressistes et les syndicaux qui le désavouent pourtant périodiquement dès qu'ils subodorent un «vent de droite» à l'époque de Lucien Bouchard par exemple où lors du débat sur la Charte. Depuis le retour aux affaires de Pauline Marois, le PQ a cependant ressenti l'urgence d'assurer une pluralité de points de vue dans ses rangs. Déjà que la souveraineté ne rallie pas toute la population, faudrait-il en plus exclure tous ceux et celles qui ne partagent pas les sensibilités de gauche?

Rejoindre davantage les promoteurs des intérêts privés n'est pas qu'une affaire d'électorat, mais aussi de crédibilité. Le principal obstacle à la souveraineté demeure la capacité économique du Québec à assumer l'ensemble des responsabilités d'un État. Cet enjeu est bien réel. À une question d'un journaliste qui lui demandait dimanche ce qui expliquait son engagement pour la souveraineté, Pierre Karl Péladeau à répondu tout naturellement: «Depuis 50 ans, le Québec a démontré sa capacité à mener une économie moderne et diversifiée qui le rend pleinement à même de gérer ses propres affaires.»

J'ai pu ces dernières années côtoyer M. Péladeau lors de quelques conseils d'administration, ou des événements culturels et sportifs. J'ai exactement le même âge que lui et nous partageons au moins trois passions: le Québec, l'histoire du Québec et le vélo. Il est notamment lui aussi un habitué du défi Pierre Lavoie qui amasse des fonds pour la recherche sur les maladies orphelines où je l'ai parfois croisé dans le peloton roulant à 40 km heure!

Derrière son engagement patriotique, j'identifierais trois motifs. D'abord une fidélité à l'idéal indépendantiste de son père, Pierre Péladeau (1925-1997), fondateur en 1965 des entreprises Québécor. Dès les années 1970, Péladeau père est en rupture de ban avec la classe affaires alors surtout courtisée par le Parti libéral. Ses origines modestes et ses débuts difficiles le convainquent rapidement que seule la souveraineté du Québec permettra aux francophones de prendre véritablement le contrôle de leur économie et leur permettre d'accéder à la souveraineté. Il va de soi que Pierre Karl a baigné dans cette ambiance patriotique même s'il traverse sa crise d'adolescence au sein de l'ANEQ, alors associée aux groupuscules de gauche.

Le second motif est certainement combien sa participation au capitalisme canadien lui a permis de constater les entraves dressées contre les Québécois. Et combien les intérêts économiques du Canada visent à favoriser ceux de Toronto: centralisation de l'Autorité des marchés financiers, politique monétariste en fonction des intérêts économiques ontariens, lobbyisme de Bell et de Rogers auprès du CRTC, subventions à l'industrie automobile canadienne, contrats de défense et à la recherche saupoudrées ailleurs au Canada. Au Québec, on ne laisse que les paiements de péréquation qui entretiennent notre dépendance et les sulfureux contrats de commandites destinées à coloniser les esprits. Nul mieux que le PDG de Québécor n'est alors en mesure de constater combien le fédéralisme agit aux dépens de l'économie du Québec et mine nos efforts de diversification et de nationalisation menés depuis la Révolution tranquille.

Je dirais enfin le sincère engagement patriotique de M. Péladeau. Ma surprise quand je l'ai vu la première fois assister à une de mes obscures conférences sur les patriotes de 1837. Je me suis ensuite habitué à sa présence, toujours discrète, lors d'événements nationalistes où nous n'étions parfois qu'une poignée. Toujours curieux, désireux d'apprendre et de se ressourcer à l'aune de notre histoire pour protéger notre patrimoine ou célébrer nos emblèmes nationaux. Je ne dirai pas ici combien il s'est aussi impliqué personnellement et financièrement dans des causes nationales sans quoi bien des projets risquaient de tomber à l'eau. J'ai donc parfaitement compris lorsqu'il a déclaré en conférence de presse que son «adhésion au Parti québécois est une adhésion à (ses) valeurs les plus profondes et les plus intimes. C'est-à-dire faire du Québec un pays.»

La contribution de M. Péladeau au mouvement national peut être inestimable. Mais une hirondelle ne fait pas le printemps et ceux qui y voient l'augure à un «vent de droite» au sein du Parti québécois devraient un peu mieux évaluer le portrait d'ensemble. Combien leur faudra-t-il de Pierre Paquette, d'Élaine Zakaib, de Pierre Céré ou de Marc Laviolette pour compenser l'apport d'un seul grand homme d'affaires au sein du prochain gouvernement? Au contraire, il nous faudrait davantage de gens d'affaires de sa trempe. Rien pour l'instant ne laisse présager un vaste ralliement du Québec Inc. à la cause nationale. Ce ralliement s'avérera pourtant nécessaire pour que le projet de souveraineté rassemble en temps et lieu une pluralité de points de vue autour de cet idéal. Mais rien ne presse. Le mouvement est en bonne voie.

En attendant, l'avènement de M. Péladeau au Parti québécois et l'aplomb avec lequel il a prononcé son discours d'investiture pourraient bien décider plusieurs gens d'affaires à «sortir du placard» pour rallier la voie naturelle du Québec pour une économie prospère, une société juste et libre et enfin renouer avec le combat séculaire mené par nos ancêtres.

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