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04/12/2013 11:27 EST | Actualisé 03/02/2014 05:12 EST

<em>Jour du Drapeau</em>: le Canada, une identité confisquée

Le 21 janvier 1948, le Québec adoptait le fleurdelisé comme drapeau officiel. Chaque année, le Mouvement national des Québécoises et Québécois (MNQ) organise et coordonne, avec l'aide de ses Sociétés nationales et Saint-Jean-Baptiste membres, diverses manifestations de fierté sur l'ensemble du territoire québécois à l'occasion du jour du Drapeau. Cette série d'articles vise à faire découvrir des aspects moins connus de cette commémoration annuelle.

On débat souvent des inconvénients pour le Québec d'être fondu «dans un Canada uni». On déplore les conséquences économiques, les querelles de juridictions et les périls que cela fait peser sur la langue française. Or les conséquences ne sont nulle part plus évidentes que sur la perte des symboles nationaux.

Pourtant, au départ, des symboles nous en avions plusieurs. Dès leur arrivée dans la vallée du Saint-Laurent, les Français adoptent les attributs naturels de leur nouvelle patrie. On pense d'abord au castor, rongeur qu'on retrouve en abondance et qui devient vite l'animal emblématique de la prospérité de la Nouvelle-France. On pense ensuite à l'érable, un arbre qui pousse partout, presque comme de la mauvaise herbe, mais dont la feuille est magnifique et se pare de 1000 couleurs à l'automne. De tous les attributs d'un peuple, le nom qu'on choisit pour se désigner est cependant le plus précieux et le plus intimement lié à l'identité.

Le mot Canada remonte à Jacques Cartier qui le reprend apparemment de l'iroquois. Dans le récit du découvreur malouin, Kanada désigne d'abord le fleuve Saint-Laurent ainsi que les terres qui le bordent de Montréal à la Gaspésie. Très tôt en Nouvelle-France on distingue donc les Français nés en France des «habitants», qu'on appelle Canadiens. Après 150 ans, l'usage s'est bien installé et le nom de Canadiens est définitivement associé aux Français de la vallée du Saint-Laurent, différents des autres habitants de la Nouvelle-France: Acadiens, Louisianais et Français métropolitains.

À la suite de la Conquête de 1760, les «Canadiens» vont peu à peu être dépouillés de leurs principaux symboles. Les Britanniques s'emparent du commerce des fourrures et, avec lui, de l'image du castor, devenu emblème du Beaver Club, de la RCMP et jusqu'aux pièces de 5 cents de la monnaie royale du Canada. Partout aussi, là où on retrouvait la feuille d'érable associée aux institutions canadiennes-françaises, telle la Saint-Jean-Baptiste, elle va progressivement devenir un symbole canadian et fait aujourd'hui surtout penser au Canada anglais, à commencer par son drapeau.

En revanche la Conquête ne changea rien à la manière de se désigner comme peuple: les francophones du Canada se considèreront longtemps comme les seuls «Canayens», les anglophones préférant de toute façon continuer à se désigner comme British, Irish ou Scottish.

La création en 1791 du Haut et du Bas-Canada n'y changera pas non plus grand-chose. C'est ainsi que le premier journal nationaliste fondé à Québec en 1806 s'appelle tout naturellement Le Canadien et que dans le «Upper Canada» on continue à se désigner comme British lors de la guerre de 1812.

Encore en 1867, la mention de Canada se fait du bout des lèvres lors de la proclamation de la Confédération où le nom de Canada n'est pas même évoqué dans le titre d'«Acte de l'Amérique du Nord britannique». Le choix de «Dominion of Canada» est tiré de la St.James's Bible pour désigner «une part du Royaume». Quant à Canada, c'est en fait un choix par défaut puisque seuls les francophones avaient jusque-là su nommer le pays. Certains Britanniques proposent d'ailleurs le nom de Borealis pour désigner le nouvel État. Il y a donc un pays, le Dominion du Canada, membre du Commonwealth britannique, mais où ses habitants continuent à se désigner selon leur origine culturelle, soit «British», soit «Canayens». Les Britanniques ne sont d'ailleurs pas pressés de se désigner comme Canadians. Le père de la Confédération, John A. Macdonald, rappelle d'ailleurs à la même époque que: «A British subject I was born - a British subject I will die!»

C'est ainsi que toute la culture francophone de la Province de Québec continuera à s'édifier autour du noble nom de Canadiens. Des milliers de chansons, poèmes, romans, continuent donc à parler de Canada et de Canadiens pour désigner les descendants de la Nouvelle-France. Il s'agit d'un monumental patrimoine culturel édifié sur trois siècles pendant lesquels Canada ou Canadiens renvoyait strictement à la culture francophone du Québec. Les exemples sont innombrables et jalonnent toujours notre mémoire collective. On a qu'à penser à «Vive la Canadienne» ou à «Canada, mon pays mes amours», et bien sûr à la fameuse complainte, «Un Canadien errant». Composée en 1842, la chanson de Gérin-Lajoie fait avant tout référence aux valeureux patriotes condamnés à l'exil en Australie. La chanson devient ensuite très populaire partout en Amérique, partout en somme où des milliers de francophones bannis de leur foyer sont désormais exposés à l'assimilation et à mille autres misères et s'identifiant au Canadien errant, y trouvant l'occasion de se remémorer leur «cher Canada»: le Québec bien sûr...

On pense aussi bien sûr à l'hymne national «Ô Canada» destiné au départ à doter les Canadiens français d'un hymne national en prévision de la tenue à Québec du Congrès national Saint-Jean-Baptiste de juin 1880. C'est le juge Adolphe-Basile Routhier qui est chargé de rédiger le texte du chant qui confie à son tour au musicien Calixa Lavallée le soin d'en composer la musique. Or jamais le juge Routhier, ultramontain et nationaliste, n'aurait pu imaginer que son hymne, spécialement composé pour stimuler la ferveur nationaliste lors de la Saint-Jean-Baptiste, allait un jour être traduit en anglais et servir à célébrer Canada d'un océan à l'autre.

Cela s'applique aussi au monde du sport. Le cas est évidemment célèbre. En 1909, le directeur du club de hockey de l'université McGill eut l'idée d'exploiter commercialement la rivalité entre les anglophones et les francophones et d'établir un club de hockey strictement composé de joueurs francophones. On chargea donc Jean-Baptiste Laviolette de recruter des joueurs pour former le nouveau club de hockey, tout naturellement nommé Le Canadien de Montréal...

Ce n'est qu'avec la Première Guerre mondiale (1914-1918) et lors des négociations de paix qui suivent que les Anglo-Canadiens commencent à se désigner comme Canadians. Les «anciens Canadiens» sont dès lors rétrogradés au rang de Canadiens... français, en attendant de devenir des Québécois. L'usage de se désigner d'abord comme Québécoises et Québécois, en référence au seul État majoritairement français d'Amérique, s'installe au tournant des années 1960. Or, en abandonnant le noble nom de Canadiens aux «Canadians» anglo-saxons, c'est tout un héritage culturel qui allait être confisqué et dès lors se charger d'ambiguïté. Notre identité québécoise ne doit donc pas faire oublier que nous fûmes d'abord Canadiens et qu'il nous revient de préserver cet héritage, sous peine de voir périr tout un pan de notre identité.

Qui est Canadien en fin de compte? Le francophone fier de ses origines doit-il renier ce titre? Même de nos jours, l'ambiguïté demeure. L'ancien premier ministre Bernard Landry aime à rappeler une anecdote savoureuse qui démontre bien cette équivoque. Au milieu des années 1980, Landry participe à une mission commerciale à Rome où il rencontre des ressortissants québécois, la plupart des religieux vivant en communauté. À des religieuses, il demande si leur couvent compte des sœurs d'autre origine. Une des sœurs lui répond alors: «Oh non, nous sommes toutes des Canadiennes, sauf deux qui viennent de Toronto et de Calgary...»

Avouez qu'il y a de quoi être mélangés parfois. Or c'est aussi ça les conséquences de la Conquête anglaise de 1760. Après trois siècles en Amérique, les Français d'Amérique avaient été dépouillés de la plupart de symboles et avaient du rien de moins que changer de nom, de Canadiens à Québécois, mettant ainsi en péril toute leur mémoire collective et leur lien avec un patrimoine immémorial. Ce constat permet seul de comprendre l'importance qu'allait prendre la fabuleuse histoire du drapeau fleurdelisé, redécouvert au milieu du XIXe siècle et qui allait ensuite devenir le formidable symbole d'une nouvelle identité franchement québécoise tournée vers la revendication d'un État national.

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