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17/06/2015 10:00 EDT | Actualisé 17/06/2016 05:12 EDT

La Fête nationale, à quoi ça sert?

Cet héritage séculaire est désormais en péril, à un point que le gouvernement et l'opinion publique ne semblent pas soupçonner.

À quelques jours de la Fête nationale du Québec des 23 et 24 juin prochains, le Mouvement national des Québécoises et Québécois (MNQ) profite du dévoilement de la programmation officielle des activités pour faire paraître une lettre collective signée par 181 grandes personnalités issues de tous les horizons et de toutes les régions du Québec.

181 noms pour les 181 ans de notre Fête nationale, une commémoration célébrée sans interruption depuis 1834. Sans doute notre plus vénérable institution nationale, prétexte depuis tout ce temps au peuple québécois pour traverser les épreuves et se serrer les coudes. Des premiers banquets tenus par les patriotes aux processions à l'époque du catholicisme triomphant, en passant par les grandes manifestations de la Révolution tranquille.

Si le MNQ a convié des centaines d'acteurs sociaux majeurs à se joindre à cette opération publique, c'est d'abord parce qu'il considère que cet héritage séculaire est désormais en péril, à un point que le gouvernement et l'opinion publique ne semblent pas soupçonner.

Ces personnalités, toutes illustres dans leur milieu ou leur région, ont d'abord voulu témoigner de leur attachement à leur Fête nationale et de son importance, bien au-delà des commémorations festives auxquelles on la réduit trop souvent.

Le rôle d'une fête nationale

La Fête nationale du Québec c'est d'abord un fabuleux agent d'animation et de développement régional: 5000 activités gratuites sur 700 sites de fête, 338 feux de joie, 309 feux d'artifice, 103 défilés, 531 repas, 1096 spectacles et 777 activités protocolaires auxquels participent bon an mal an 2,5 millions de Québécois les 23 et 24 juin.

Chaque sou dépensé ainsi à la grandeur du Québec est décuplé par les efforts de milliers de bénévoles qui se dépensent sans compter afin de livrer aux Québécoises et Québécois des festivités à la hauteur des attentes. Du plus modeste village au plus modeste quartier de nos grandes villes, loin des grands centres et de l'attention des médias, des communautés s'animent et renouent avec la fraternité. C'est ainsi qu'une fois par année, un village isolé, un parc oublié, un foyer d'accueil pour nos aînés ou un quartier défavorisé se donnent des airs de fête et vibre d'une même voix à la grandeur du territoire, le tout gratuitement.

La Fête nationale, c'est ensuite un prodigieux outil de promotion et de valorisation de la culture du Québec et un banc d'essai essentiel pour des centaines d'artistes et créateurs de la relève. Jamais subvention à la culture ne fut mieux répartie pour soutenir les jeunes talents et le dynamisme culturel des régions qu'à travers nos comités locaux de la Fête.

La Fête nationale, c'est aussi un des rares creusets identitaires auxquels les Québécois de toutes allégeances continuent à s'identifier. Selon tous nos sondages, plus des trois quarts des Québécois considèrent la Fête nationale comme importante. Année après année, une grande majorité de Québécois (92%) estime que la Fête nationale est une réussite: l'événement extérieur favori des Québécois, tous événements confondus.

La Fête nationale, c'est enfin, et peut-être surtout, la seule occasion tangible qui nous soit donnée de célébrer notre unité et notre solidarité comme peuple. En cette ère de rigueur budgétaire, il est essentiel de nourrir les sources de notre adhésion au contrat social et les raisons de notre foi en l'avenir. Or, le respect envers la communauté et la solidarité sociale s'acquiert par un processus d'imprégnation et par des gestes simples, notamment lors de grands rassemblements citoyens, dont la Fête nationale. On saisit encore mal au Québec le rôle bien tangible que joue une Fête nationale afin d'inculquer des valeurs de respect, d'unité et de solidarité entre les citoyens.

L'impact des coupures dès 2016

Tout cela, nous sommes parvenus à l'assurer pour la somme d'à peine 0,50 $ par Québécois, venant essentiellement d'un octroi du gouvernement québécois et d'une poignée de sociétés d'État qui nous ont accordé leur confiance depuis 30 ans.

Or, les coupures sans précédent auxquelles nous devons faire face nous obligent à totalement revoir notre plan d'affaires, si bien que nous allons peut-être assister en 2025 à la dernière grande Fête nationale telle que vous, vos parents ou vos grands-parents l'avez connue, conjuguant les célébrations locales sur l'ensemble du territoire et les grands spectacles nationaux.

Concrètement, les coupes imposées à la hauteur de 20% auront pour effet de nous ramener à ce qu'était notre budget en 2006, il y a près d'une décennie, en dépit de l'inflation et du souhait légitime de la population que les commémorations de sa Fête nationale demeurent de niveau professionnel. Avec la baisse appréhendée des commandites provenant des sociétés d'État et le désintérêt des partenaires privés, c'est près d'un million de dollars en moins pour soutenir l'action des bénévoles. Si on y ajoute la concurrence de festivals à vocation commerciale - eux-mêmes subventionnés par des fonds publics -, le MNQ et ses 19 mandataires régionaux se retrouvent devant une mission désormais impossible consistant à livrer aux Québécois une Fête nationale digne de ce nom.

C'est cela que je suis venu vous dire sur le sens qu'il faut donner à la lettre publique signée par des centaines de personnalités publiques partageant notre constat.

Que le public et nos partenaires soient rassurés à propos de l'édition 2015. Comme Stéphane Archambault l'illustre, l'impact des coupures ne devrait pas se faire sentir cette année, alors qu'on aura encore droit partout à une Fête nationale célébrée avec faste et à la hauteur des attentes.

Cet objectif aura cependant été atteint au prix de sacrifices importants afin de minimiser l'impact sur le terrain... pour cette année du moins. Le Mouvement national des Québécoises et Québécois a d'abord fait en sorte de diminuer sa masse salariale et de pressuriser au maximum les budgets alloués à la coordination et aux communications. Surtout, nous avons décidé d'injecter dès cette année la totalité de nos réserves financières, méticuleusement préservées au fil des années grâce à une gestion rigoureuse.

Quoi qu'on y fasse, des activités ont dû être contremandées dès cet été. J'annonce par exemple que nous avons dû renoncer aux 16 grandes tablées régionales où les Québécois étaient conviés à des repas communautaires mettant à l'honneur les produits du terroir et l'achat local. De même, nous avons dû contremander la tournée des lancements régionaux et nous passer des services d'un porte-parole pour valoriser nos bénévoles et promouvoir les activités en région.

Si l'édition 2015 a pu être préservée, qu'on ne s'y trompe pas cependant: nos coffres sont désormais vides. Nous ferons donc face à une impasse dès l'édition 2016, simplement en tenant compte des coupures déjà appliquées pour l'édition 2015 et toujours sous la menace de coupures supplémentaires.

Nos partenaires directement interpelés

En conséquence, nous souhaitons prendre à témoins trois intervenants clés dont la réaction ou non pèsera lourd sur la pérennité de note Fête nationale.

Aux sociétés d'État et à l'entreprise privée d'abord, j'adresserai la question suivante: alors que dans les années 1970 et 1980, vous commanditiez avec fierté notre Fête nationale, pourquoi êtes-vous subitement devenus si réticents à contribuer à une commémoration officielle aussi prestigieuse, unique, rassembleuse et d'une renommée sans pareil? Les scrupules à participer à une opération apparemment teintée de «politique» sont dénués de fondement. Sous l'administration du MNQ, la Fête nationale a fait la preuve de son caractère consensuel et surtout non partisan. Selon des sondages externes, plus de 80% des Québécois considèrent la Fête nationale comme la fête de tous les Québécois, toutes origines ou allégeances politiques confondues. Il est grand temps que les grandes entreprises québécoises et les PME en région se rassoient avec le MNQ et ses mandataires régionaux afin de voir ensemble comment elles peuvent contribuer à soutenir cette grande institution québécoise qu'est la Fête nationale, à la fois festive, rassembleuse et prestigieuse.

Plus généralement, chaque Québécoise et Québécois devrait se demander quel rôle doit jouer sa Fête nationale et pourquoi tous les autres peuples du monde jugent essentiel de la célébrer avec faste et dignité. Une Fête nationale est une des rares occasions concrètes d'exprimer une forme d'appartenance à la communauté nationale. Pour des voisins, des néo-Québécois, des jeunes, des personnes âgées souvent isolées, c'est l'occasion de réaffirmer de manière tangible son attachement à sa communauté, à nos valeurs et à nos traditions. Aucune autre commémoration ni festival ne peut lui être comparé en terme d'ampleur et de charge symbolique.

Au gouvernement du Québec, enfin, au nom du MNQ, des 181 soussignés, des milliers de bénévoles et des millions de Québécois, je demanderais simplement le sort qu'il réserve, au juste, à notre Fête nationale? Par exemple, comment, sinon par notre Fête nationale, le gouvernement compte-t-il susciter l'élan de solidarité essentiel afin que les Québécois consentent à l'effort collectif nécessaire pour relever le défi du redressement des finances publiques? Restaurer le sens du dévouement et la confiance des Québécois envers leurs institutions est devenu urgent. Face à la montée de l'individualisme, une simple commémoration comme la Fête nationale ne peut pas, bien sûr, tout faire, mais elle contribue néanmoins puissamment à refonder la communauté nationale, à souder la conscience citoyenne et à nous aider à réaliser que tous les efforts que nous consentons en vue du bien commun ne sont pas vains.

À cet égard, je m'adresserais en particulier à François Blais, ministre de l'Éducation, du Loisir et du Sport, et responsable de la Fête nationale. Comme vous, je suis issu du milieu universitaire et je connais bien vos travaux, notamment sur le filet de sécurité sociale. Vous me permettrez donc de rappeler un excellent ouvrage que vous codirigiez en 1990, Libéralismes et nationalismes, où vous vous demandiez: «Peut-on être libéral et nationaliste?»

À la défense d'un certain nationalisme, vous écriviez alors: «Une culture forte favorise davantage la santé démocratique d'un pays puisqu'à ce moment les individus composant la communauté politique peuvent participer également au débat démocratique.» (François Blais et al. Libéralismes et nationalismes : philosophie et politique, Québec, PUL, 1990 : 30.)

En conclusion, vous souligniez à juste titre que: «Le morcellement culturel est l'ennemi commun des libéraux et des nationalistes.» Le MNQ et les 181 signataires de cette lettre publique partagent totalement votre constat.

Mieux que quiconque, vous savez, Monsieur Blais, tout le péril qu'on court à ne jamais nourrir la fierté d'un peuple, et combien les coupures opérées par votre ministère dans la Fête nationale contribuent indirectement à fragiliser le tissu social, la confiance envers nos institutions et le dialogue entre les communautés qui cohabitent sur le territoire. Dans un tel contexte, vous conviendrez avec nous que soutenir honorablement notre Fête nationale est carrément une affaire de saine gestion publique.

Il est en somme grand temps que le grand public, les partenaires privés et le gouvernement du Québec réalisent que la Fête nationale n'est pas qu'une sorte de gros festival coincé entre les Francofolies et le Festival d'été. Marginaliser cette grande commémoration annuelle à force de sous-financement aura des conséquences bien concrètes, jusque dans les plus infimes communautés locales, mettant en péril tout un réseau de bénévolat, un fragile dynamisme culturel en région, ainsi qu'une relève artistique pour qui la Fête nationale est souvent le seul tremplin accessible.

À terme, c'est toute notre capacité à agir collectivement qui est handicapée si nous renonçons, ne serait-ce qu'une journée par année, à célébrer ce que nous sommes et à dire au monde que le Québec existe.

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