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19/02/2014 12:41 EST | Actualisé 20/04/2014 05:12 EDT

«Bloquistes de ville» et «bloquistes des champs»

Si les Québécois sont bien disposés à faire à nouveau confiance au Bloc québécois, ce dernier doit cependant montrer que sa présence à Ottawa fait réellement avancer les intérêts du Québec et la cause de la souveraineté.

Le Bloc québécois ne va pas bien. Or il pourrait aller plus mal encore. Le parti a pourtant tiré les justes leçons de la débâcle de 2011 et entrepris de renouveler sa plateforme en vue du congrès de mai prochain. Reste que si un bon tiers des Québécois sont à nouveau prêts à voter pour le Bloc, ce dernier devra leur en fournir le motif en démontrant sa capacité à exercer un véritable pouvoir.

Historiquement, chaque fois que les nationalistes québécois ont dû porter la lutte au niveau fédéral, c'était pour nouer une alliance leur assurant une certaine prise sur le pouvoir. Entre 1843 et 1847, des députés autour de D-B Viger et de D-B Papineau font le pari de s'allier à quiconque permettra au Canada-Est (le Québec) de conserver ses institutions distinctes: «Pactiser avec Satan lui-même » si cela peut garantir au Québec son régime seigneurial, son système scolaire confessionnel et son code civil. À la veille de la Première Guerre mondiale, les nationalistes d'Henri Bourassa font le même pari en rompant avec Wilfrid Laurier pour s'allier à «Satan lui-même», le conservateur Robert L. Borden, en échange d'une promesse de limiter l'effort de guerre canadien.

Si le Bloc a pu profiter entre 1990 et 2010 d'une conjoncture favorable, de la trahison de Meech au scandale des commandites, sa pérennité s'explique d'abord par son alliance avec le Parti québécois. Il put ainsi participer au pouvoir sans se compromettre avec un parti fédéral, ni connaître le sort du Bloc populaire de Maxime Raymond, par exemple, balayé en quelques mois en 1945, car incapable de s'allier à quiconque pour combattre la conscription.

Pour certains, l'avenir du Bloc passe par une coalition arc-en-ciel de souverainistes de toutes allégeances, qu'ils soient péquistes, solidaires, onistes ou sans affiliation. Cette posture œcuménique sera pourtant mise à rude épreuve dès que ces diverses bannières souverainistes s'étriperont lors de la campagne électorale à nos portes. Qui plus est, le virage identitaire est bel et bien engagé au Parti québécois. Déjà éprouvé par le débat sur la Charte, une nébuleuse bloquiste demeurera-t-elle unie pour défendre bec et ongle l'application de la loi 101 au cégep, pour limiter les quotas d'immigration ou pour exploiter le pétrole de schiste à l'île d'Anticosti? Le test suivant se déroulera dès novembre 2015 lors de l'élection fédérale. Si les conservateurs sont d'emblée hors de la course au Québec, deux partis de centre gauche, le PLQ et le NPD, y mèneront une lutte féroce au Bloc québécois. Ce dernier se trouvera alors incapable de se distinguer de ses adversaires libéraux et néodémocrates qui partagent en gros les mêmes sensibilités à propos de l'environnement, l'énergie ou la sécurité.

J'ai pu récemment assister à quelques assemblées du Bloc où on élit présentement des délégués. Chaque fois, je n'ai croisé que des indépendantistes sincères et articulés qui voient bien ces nuages s'amonceler. Pour paraphraser Jean de La Fontaine, on distingue désormais les «bloquistes des champs» et les «bloquistes de ville»: les uns en région, rivés au Parti québécois, mais peu emballés par la plateforme progressiste du Bloc, les autres à Montréal, plus critiques envers la gouvernance péquiste et son projet de Charte. Cette fissure idéologique est bien sûr la conséquence de l'absence de chef et d'un quatuor de députés bien incapable d'assurer seuls la cohésion. Cette fissure témoigne en attendant de la vulnérabilité du parti devant les grands défis qui l'attendent.

La pertinence du Bloc québécois à Ottawa n'est pas à démontrer. Représentés depuis 2011 par des troufions dociles ou inexpérimentés, les intérêts du Québec n'ont jamais été aussi peu tenus en compte au niveau fédéral. Si les Québécois sont bien disposés à faire à nouveau confiance au Bloc québécois, ce dernier doit cependant montrer que sa présence à Ottawa fait réellement avancer les intérêts du Québec et la cause de la souveraineté. L'initiative appartient donc présentement aux «bloquistes des champs», plus proches du PQ et donc du pouvoir et présentement galvanisés par la Charte. À l'inverse, la plateforme de centre gauche, à laquelle tiennent surtout les «bloquistes de ville», constitue un inconvénient en vue du prochain scrutin fédéral, empêchant le Bloc de se démarquer sur tout autre enjeu que la souveraineté.

Le Bloc est donc voué à se rapprocher encore davantage du Parti québécois. Sa pertinence est désormais à ce prix. Les «bloquistes des champs» doivent cependant se garder de toute arrogance envers leurs frères et sœurs de la métropole. Ce n'est pas un hasard si c'est aux Montréalais Gilles Duceppe et Daniel Paillé qu'on a auparavant confié le soin d'assurer l'unité du parti. Montréal doit conserver une voix forte au sein du Bloc québécois. La souveraineté ne se fera pas sans elle. Les membres du parti qui auront la tâche de désigner le prochain chef devront s'en souvenir.

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