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23/06/2018 08:27 EDT | Actualisé 23/06/2018 08:28 EDT

Départ de Martine Ouellet: chronique d’un «lynchage» médiatique

Les militants qui lui étaient favorables n'ont pas fait le poids devant la formidable machine qu'ils affrontaient.

La Presse canadienne/Mario Beauregard

Les résultats du référendum interne au Bloc québécois ayant mené au départ de Martine Ouellet en ont surpris plus d'un. Deux tiers des membres lui ont retiré leur confiance, mais deux tiers aussi ont approuvé l'orientation qu'elle a commencé à imprimer à leur parti, soit la promotion de l'indépendance sur toutes les tribunes, y compris dans les médias et au parlement canadien.

Noam Chomsky a publié un «best seller» qui décrit fort bien le phénomène auquel on a assisté au Bloc québécois: La fabrication du consentement. On y démontre le processus par lequel on arrive à pouvoir faire voter une population contre ses propres intérêts.

Dans son discours de départ, Mme Ouellet trace le bilan de ses réalisations dans la courte année où elle a assumé la fonction de cheffe du Bloc québécois. C'est quand même étonnant que devant un tel bilan, les membres ne lui aient pas renouvelé leur confiance. C'est encore plus renversant de constater que deux membres sur trois ont choisi de décapiter volontairement leur propre parti. Que s'est-il passé?

Selon les médias, tout se serait joué autour de la personnalité qu'on dit «abrasive» de Mme Ouellet. Pourtant, il est probable que la très grande majorité des membres ayant voté n'ont jamais rencontré personnellement Mme Ouellet de leur vie. On peut se demander comment ils ont pu arriver à se forger une opinion aussi négative d'une personne dont ils ne connaissent, finalement, que ce que les médias leur rapportent. Ce n'est pas un reproche. C'est tout à fait normal.

On ne sait toujours pas pourquoi les députés démissionnaires ont décidé de mettre l'existence même du parti en jeu pour régler un conflit personnel avec la cheffe.

Or, dans les derniers trois mois on a assisté à une campagne médiatique de dénigrement sans précédent. Bien sûr, il y en aura toujours pour soutenir qu'elle le méritait. Mais quand une fédéraliste de la très fédéraliste Presse comme Lysiane Gagnon le constate et le reconnaît, il n'est pas injustifié de penser que les médias ont joué un rôle actif dans le lynchage de Mme Ouellet. On a tourné en boucle des insinuations mal fondées, un salaire qu'elle n'a jamais touché, ou la présumée mauvaise santé financière du parti, on ne s'est privé de rien. Radio-Canada a même invité deux psychologues sur son plateau.

De nombreux d'éléments sont passés sous le radar. On ne sait toujours pas pourquoi les députés démissionnaires ont décidé de mettre l'existence même du parti en jeu pour régler un conflit personnel avec la cheffe. On commence à découvrir qu'il y avait un enjeu bien plus fondamental que la personnalité de Mme Ouellet. Comme le rapporte la chroniqueuse Josée Legault, pour cinq des sept dissidents, c'est l'article UN du programme du Bloc qui ferait problème. La Presse a bien rapporté ces propos étonnants de Rhéal Fortin : «Je suis indépendantiste, mais je ne veux pas faire de la promotion de l'indépendance mon cheval de bataille à Ottawa, ce n'est pas pour ça que je suis ici», a souligné M. Fortin. Personne n'a souligné qu'il était ainsi en porte-à-faux avec l'article UN du programme du parti sous lequel il a été élu.

On a beaucoup fait état de la démission de quatre DG sous le règne de Mme Ouellet. Or, il n'y a eu que deux DG durant la courte année où elle a été en poste. La démission de l'un d'eux n'avait absolument aucun rapport avec Mme Ouellet et, en plein milieu de la crise, celui-ci a repris ses fonctions au Bloc. Le public n'a rien su de cela.

Quant au salaire que le Bloc était censé avoir versé à Mme Ouellet, cela a été abondamment rapporté dans tous les médias. Malheureusement, on a omis de préciser que cela ne serait effectif qu'à partir du départ de Mme Ouellet de l'Assemblée Nationale le 1er octobre prochain. La pure invention du double salaire de Mme Ouellet a enflammé la toile. Bien peu ont su que Mme Ouellet a toujours travaillé tout à fait bénévolement pour le Bloc depuis avril 2017 jusqu'au jour de sa démission.

La campagne de financement 2017 sous Mme Ouellet a été exceptionnelle, la meilleure campagne depuis 2012, à l'exception de l'année électorale (2015). Cela n'a pas empêché Caroline St-Hilaire de déclarer à l'émission La Joute, que le Bloc avait un problème de financement sous la direction de Mme Ouellet. Sur un autre plan, avant la crise l'appui au Bloc s'approchait des 30 % et le nombre de membres dépassait au Québec ceux des conservateurs et du NPD réunis. Après la crise, on constatait une baisse drastique dans les sondages. Personne n'a pensé à blâmer les députés dont les démissions ont provoqué cette baisse dans les sondages.

Il s'agit surtout de savoir reconnaître et apprécier la puissance et les moyens de l'adversaire qui a su bloquer notre projet de pays en jouant les indépendantistes les uns contre les autres.

Dans ce contexte, il ne faut pas trop se surprendre de l'appui de 32% qu'a obtenu Mme Ouellet. Les militants qui lui étaient favorables n'ont pas fait le poids devant la formidable machine médiatique qu'ils affrontaient. On ne cherche pas, ici, à blâmer qui que ce soit qui aurait voté NON au vote de confiance. Il s'agit surtout de savoir reconnaître et apprécier la puissance et les moyens de l'adversaire qui a su bloquer notre projet de pays en jouant les indépendantistes les uns contre les autres.

On peut compter sur le grand nombre de personnes l'ayant détecté, pour que ce «lynchage» médiatique, même s'il a atteint son but immédiat pour le moment, soit le début d'un réveil des indépendantistes, empêtrés depuis trop longtemps dans l'action autonomiste de «la défense des intérêts du Québec» à Ottawa ou le «bon gouvernement» à Québec.