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10/02/2016 05:26 EST | Actualisé 10/02/2017 05:12 EST

Quand tu veux aussi remplir la chaudière

Bonjour, mon ami médecin! Les statistiques pointent toutes dans la même direction: plus on augmente ton salaire, moins tu fais d'heures et moins tu vois de patients.

Bonjour, mon ami médecin!

Je prends quelques unes de tes précieuses minutes pour te parler d'un inconfort. Je viens de voir la caricature d'Ygreck sur internet où le premier ministre enlève le biberon à un enfant sur une chaise de CPE pour la donner à un médecin, et j'ai ressenti un gros malaise.

Les découvertes journalistiques continuelles dans les stratégies économiques de vos syndicats médicaux ne pouvaient qu'attirer le regard satirique des commentateurs de l'actualité. Mais rendu à ce niveau, je commence toutefois à trouver ça gênant.

Pourtant, toi et moi, on s'en est déjà parlé. Je suis d'accord avec le fait que tu sois un privilégié de la société... Tu as trimé dur et longtemps pour tes études. Tu as été choisi parmi la crème des étudiants pour suivre une formation, par ailleurs fort coûteuse pour la société.

J'ai souvent insisté sur le fait que les autres universitaires travaillent aussi très fort, mais que la profession que tu as choisie est une profession valorisée, prestigieuse et considérée comme indispensable dans notre société. L'accession à la profession est contrôlée à la source et les besoins sont sans fin. Normal qu'au final, un salaire important soit attaché à sa réalisation.

Je t'ai déjà aussi exprimé le fait qu'au-delà de cette rémunération, tous les petits enrobages exclusifs dont on t'avait fait cadeau dans les dernières années me rendaient mal à l'aise. Le statut de travailleur autonome, alors que tu n'as qu'un seul client payeur. Les soutiens financiers pour ton développement professionnel, l'informatisation de ta clinique ou la prise en charge d'autres professionnels déjà très autonomes. Je me questionne aussi sur les bonis octroyés pour que ta clinique se regroupe en groupe de médecine familiale (GMF) même si tu n'augmentes en rien tes heures d'accessibilité. Au diable le respect du contrat, aucune pénalité n'est appliquée.

S'est ajouté un rattrapage salarial sur 10 ans qui fait de toi, après 4 ans seulement, le médecin le mieux payé au Canada. Dire qu'il reste pour 6 ans d'augmentations, en plus de votre stratégique ajustement salarial sur la fonction publique via la clause remorque.

On a discuté abondamment des différences sociales favorables du Québec par rapport aux autres provinces et du coût de ces mesures sur le budget provincial. On a aussi bien ri du pseudo-choix que nous faisions de rester de ce côté-ci de la rivière des Outaouais ou, mieux, des lignes américaines, car on préférait être en paix avec notre choix de vie.

Semble que tes représentants syndicaux ne sont pas du même avis. Pourtant, tout le monde est d'accord pour dire que l'argent ne s'invente pas! L'argent qu'on utilise pour remplir tes poches est pris dans les budgets de réfection des écoles, dans les programmes de financement de CPE, dans les fonds de retraite déjà négociés...

Au travers de toutes ces augmentations, on a voulu évaluer ta performance. Que veux-tu, à force d'en donner toujours plus, on finit par se demander si on en reçoit pour notre argent. On a fait un beau plan d'évaluation avec des mesures coercitives dans les cas où tu n'atteindrais pas les résultats qu'on t'a fixé. Tes représentants en ont profité pour exiger encore davantage pour atteindre ces nouvelles cibles à atteindre, avant de finalement exiger l'abandon de ces mesures, se targuant de préférer l'autocontrôle malgré les échecs évidents des dernières années.

Ça m'agace sensiblement, mon ami. Tu me dis travailler très dur et plus encore pour soulager les besoins de nos patients communs. Je veux bien te croire, mais force est de constater qu'il y en a une maudite gang qui se cache derrière ta bonne volonté, car les statistiques pointent toutes dans la même direction: plus on augmente ton salaire, moins tu fais d'heures et moins tu vois de patients.

Et ce ne sont pas que de bêtes statistiques: je te rappelle que, dans mon coin, si je ne suis pas malade entre 9h et 16h en semaine, je vais devoir me taper l'urgence de l'hôpital. Que si je ne me lève pas avec ma bronchite à 4 heures du matin pour attendre dehors dans le banc de neige, je n'ai aucune chance de rencontrer quelqu'un dans la journée. Que si je ne sors pas mon cash pour payer des frais accessoires immédiats, je ferais mieux de me trouver un autre médecin pour la prochaine fois.

Je t'écris tout ça humblement parce que j'ai besoin de te le dire, mon ami médecin. Je ne remets pas en question ta place dans les soins, la qualité de tes actes ou ta grandeur d'âme. Je te parle de stricte rémunération en fonction de notre capacité de payer.

Je t'en parle, parce que ton discours est très différent des résultats négociés par tes représentants. Je t'en parle, parce que je veux te dire que nos patients communs ont un discours beaucoup moins conciliants, et toujours plus en colère face à cette situation injuste. On leur rabat les oreilles avec l'austérité à tous les jours, tu te rappelles?

Votre coupe pleine déborde déjà et vos représentants ont mis une chaudière en dessous en espérant la remplir elle aussi. La situation devient gênante, mon ami, et je crois que tu devrais commencer à leur raconter ce que l'on partage lors de nos soupers.

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