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16/02/2018 09:00 EST | Actualisé 16/02/2018 09:00 EST

La fin d’une tradition textile longue de 347 ans

Janvier 2018 marque la dernière fois que le Québec a connu de la laine filée et tissée ici.

Kristin Duvall via Getty Images

Janvier 2018 marque la dernière fois que le Québec a connu de la laine filée et tissée ici.

Au Québec, nous produisons de la laine depuis 1671. Calcul rapide : c'est donc la fin d'une tradition textile longue de 347 ans. Avant de tourner la page sur plus de trois siècles d'histoire, j'aimerais vous partager une petite courtepointe d'histoires de ce secteur qui a grandi avec le Québec. Ce texte se veut un hommage à la laine et au savoir-faire de chez nous. J'aimerais qu'il soit aussi une prise de conscience qui nous appellera, peut-être, à l'action.

Le 10 janvier 2018, l'entreprise beauceronne Duvaltex annonce qu'elle ne tissera plus de laine. Elle était la dernière à le faire. Bien avant que Duvaltex ne soit la grande entreprise qu'elle est aujourd'hui, l'arrière-grand-père de la famille faisait le tour de la région en chariot pour récupérer les vieilles laines des locaux. L'industrie locale était en soi un écosystème : les déchets de l'un étaient la matière première de l'autre.

L'industrie locale était en soi un écosystème : les déchets de l'un étaient la matière première de l'autre.

Au milieu du 19e siècle, dans les Cantons-de-l'Est, le moulin à laine d'Ulverton est un véritable pôle de l'économie locale. Conforme à la norme de l'époque, le moulin est alimenté par le courant de la rivière adjacente. Ces exemples se multiplient à travers le Québec – selon le Musée Mccord, l'industrie textile au Québec a contribué à l'urbanisation des villes et constitue un élément important de développement économique. C'est sans conteste un employeur majeur au Québec.

Peu à peu, la guerre des prix, la concurrence étrangère sur le marché américain, le cycle de vie de plus en plus éphémère des vêtements et le manque de relève qualifiée dans la production de matières premières textiles finissent par venir à bout de notre industrie, qui commence son déclin au sortir de la révolution industrielle des années 1950. Une situation similaire au lin, qui a été extrêmement répandu au Québec, finalement décimé par l'arrivée du coton indien sur notre marché.

Pour une autosuffisance en matières premières

Et aujourd'hui? Nous avons bien sûr plusieurs créateurs québécois, mais quand leur produit a été filé, tissé, coupé et cousu outre-mer, il faut avouer que ça n'a pas grand-chose de local. Nous avons certainement des créatifs extraordinaires, des entrepreneurs ingénieux et audacieux. Maintenant, usons de toutes les ressources qui sont présentes juste devant nous et rebâtissons notre domaine manufacturier textile.

Nous avons presque toutes les matières premières dont nous avons besoin, mais nous les gaspillons.

Nous avons presque toutes les matières premières dont nous avons besoin, mais nous les gaspillons. Le cuir de bovins est transformé en viande de basse qualité, parce que nous n'avons plus de tanneries; les canards québécois ne sont élevés que pour la chair, parce que la dernière usine de triage du duvet au Canada est en Ontario. La laine des moutons est au mieux vendue en Asie, au pire, tout simplement jeté, parce qu'il ne se fait plus de lavage ni de cardage industriel de la laine brute au Québec. Nous avons un climat idéal pour la culture d'un lin et d'un chanvre de qualité supérieure; ils sont encore peu à en faire la culture, et nous n'avons pas d'usine de transformation.

Ça me scandalise! Comme propriétaire de petite entreprise, je me sens acculée au pied du mur. Dans certains cas, il est plus difficile de s'approvisionner local. Mais tous les jours, je me bats pour que la plus grande partie de nos achats soient faits ici. Rien ne me fait plus plaisir que de refaire le monde avec Lorenzo, notre fournisseur de franges, à son usine d'Anjou. Ou encore, d'aller donner un coup de main à l'atelier avec les couturières, papotant derrière nos machines.

Je lutte pour un produit éthique qui a une empreinte écologique la plus petite possible tout en étant très durable.

Je lutte pour un produit éthique qui a une empreinte écologique la plus petite possible tout en étant très durable. On a tellement parlé d'indépendance alimentaire, parlons maintenant d'autosuffisance des ressources! Faisons de la fierté économique une norme de culture d'entreprise. Je souhaite que la triste annonce concernant la production de laine québécoise ne soit qu'un point-virgule dans notre histoire textile.

Vous, comme individu, pouvez faire une différence énorme. Vos choix ont du poids. N'ayez pas peur de demander d'où proviennent vos achats et dans quelles conditions ils ont été produits. Dans la mesure du possible, priorisez la consommation de produits conçus et fabriqués ici. Réduisons notre tentation au fast-fashion, fast-food, fast-toute, et découvrons le plaisir de chérir un objet dont on prend soin, qu'on répare et qu'on lègue. Votre portefeuille, notre environnement et notre économie s'en trouveront gagnants.

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