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29/03/2018 09:00 EDT | Actualisé 29/03/2018 09:00 EDT

Nous sommes tous des clients gâtés

J’ai impulsivement écrit ces lignes éparses à la suite d’une expérience avec un client qui nous a crié dessus pendant plus d’une heure.

ipopba via Getty Images

Grâce à la mondialisation et aux travailleurs sous-payés d'Asie, on peut se permettre de tout avoir, même avec un petit salaire. Des meubles neufs chez Ikea ou des vêtements chez H&M à tout petit mini prix, la (sur)consommation est accessible à tous. Les grandes entreprises redoublent d'efforts et d'ingéniosité pour trouver toutes sortes d'astuces pour continuer de payer moins cher afin de répondre à nos envies de consommateurs excités par la moindre nouveauté.

Ces astuces, ce sont des esclaves du coton encore aujourd'hui en 2018, ce sont les plantes génétiquement boostées à grands coups d'engrais et de produits chimiques, ce sont les tissus synthétiques, dérivés du pétrole, qui ne sont pas recyclables et qui prennent plus de 500 ans à se dégrader, ce sont les enfants qui deviennent esclaves parce que le salaire des parents n'est pas suffisant pour couvrir les besoins vitaux de toute la famille, ce sont les travailleurs qui manipulent des teintures chimiques et cancérigènes sans protection, sans masque ni gants. Tous les yeux se ferment pour maximiser le rendement, réduire les couts manufacturiers, produire toujours plus, moins cher, plus vite.

Cela permet d'ouvrir pour nous de magnifiques boutiques, d'offrir la livraison gratuite, un service de retour et de remboursements exemplaires, un service à la clientèle fignolé dans les moindres détails. Rien n'est mis de côté pour la satisfaction des consommateurs. Nous profitons de la misère des autres, les dépenses du service à la clientèle et des stratégies de communication dépassent de bien loin celles de la production.

Le client est roi

On veut tout, tout de suite, pas cher, durable. Si on brise quelque chose, ce n'est jamais notre faute ; mais celle de son fabricant qui l'a mal conçu. La grande entreprise vous rembourse ou vous échange sans poser de questions parce que l'objet dont vous êtes insatisfait ne lui a couté presque rien.

Rien.

Le travailleur à l'autre bout du monde est invisible. La pollution de ses rivières et de ses terres : invisible. Malgré nous, nous sommes tous, moi incluse, des abuseurs inconscients. Notre pouvoir d'achat et le gain immédiat passent avant notre conscience qui nous parle.

Nous devenons complices de ces abus, parce que nous avons encouragé ce système pendant des années, complètement déconnectés des produits que nous utilisons. Acheter de façon responsable constitue un effort.

Au mieux, on se paye parfois le « luxe » d'encourager le commerce local. Mais ce n'est pas un luxe ! C'est le juste prix, celui d'objets fabriqués sans exploiter les gens et abuser de l'environnement.

Artisans de proximité

Mon grand-père avait un commerce de fourrure sur la rue Beaubien. C'était un artisan qui achetait sa matière première des trappeurs en campagne. La majeure partie de son temps était consacrée à la fabrication. Aujourd'hui, je tremble. Et tout le monde qui travaille avec moi aussi : le service client veut prendre toute la place. Lorsque j'ai créé Bigarade, je me suis dit que j'irais à l'encontre du fast-fashion en encourageant seulement des producteurs locaux et leurs qualités, leur proximité et surtout le vrai contact humain, peu importe le prix.

Mais j'ai découvert avec le temps que le « luxe » local venait avec des attentes de service à la clientèle beaucoup trop élevées, jusqu'à dire irréaliste. Ce sont les standards auxquels nous avons été habitués. Inconsciemment, on ne paye plus que pour un produit, mais aussi pour le service qui l'entoure.

J'ai impulsivement écrit ces lignes éparses à la suite d'une expérience avec un client qui nous a crié dessus pendant plus d'une heure. J'ai eu le sentiment que notre travail n'avait aucune valeur.

Du haut de ses deux ans, mon équipe et moi travaillons comme des forcenés pour mener à bien notre petite entreprise qu'est Bigarade.

Parfois (souvent), je dois faire des choix difficiles. [Mais lesquels ?] Qui devrais-je pénaliser ? Laquelle de mes valeurs devrais-je trahir ? Des évènements comme celui vécu récemment m'ont donné l'impression que le travail équitable, le respect de l'environnement et le commerce local semblent avoir très peu de valeur.

Et candidement, je me suis dit : « Nous sommes des clients gâtés pourris, déconnectés de ce que l'on consomme. On veut toujours mieux et toujours plus. Les standards augmentent dans cette course effrénée à la perfection ».

Et si on prenait le temps de vivre ? Et si on prenait le temps d'entretenir correctement nos objets, de les réparer, de les chérir et de les donner ? Et si on prenait le temps de parler avec ceux qui les ont faits, de les traiter avec respect ?

Aujourd'hui, je tremble encore. Je remets tout en question et j'ai si honte de faire partie de ce système où je suis à la fois l'abusé et l'abuseur.

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