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08/03/2018 06:00 EST | Actualisé 08/03/2018 06:00 EST

Je ne suis pas une victime

Je suis fière, je suis belle, je suis persévérante, je suis capable, tout est possible. Ce contrôle sur ma vie, personne n’a le droit de me l’enlever.

Getty Images/EyeEm

La Journée internationale des femmes ne doit pas se limiter à une célébration. Celle-ci devrait être le jour de l'éducation sexuelle. Parce que si l'éducation sexuelle et le consentement éclairé étaient des notions de base pour chacun de nous, il n'y aurait pas eu de ce mouvement #metoo.

Avez-vous vu le magnifique vidéo sur la tasse de thé et sur le consentement sexuel ? Ça devrait être présenté dans toutes les classes du Québec :

La difficulté dans les relations intimes, et dans notre cas dans les rapports hommes-femmes, c'est que le consentement se situe plus souvent dans les zones de gris. On ne passe pas d'alcootest avant d'entrer chez quelqu'un. Il n'y a pas de chiffres, pas d'alarme sonore quand ça ne va plus. Mais si tu es incapable de consentir, tu ne consens pas.

J'ai toujours trouvé étrange le 8 mars. Je me sentais chaque année comme un imposteur. Pourquoi une journée des femmes ? Est-ce que les hommes avaient tous les autres jours « ordinaires » pour se célébrer ? Je ne me suis jamais sentie différente ou inégale à un homme. Comme si cette conversation concernait les générations avant moi. Je suis jeune, pleine d'énergie et à la tête de mon entreprise florissante. « Tout est possible ! », je me disais.

Toutefois, cette année, c'est différent. Je me sens portée d'un fardeau. Celui de la voix des autres qui ne parlent pas, qui ne peuvent pas parler, qui ont peur de parler.

Au début de l'été 2016, sous prétexte d'une rencontre d'affaires, je me suis fait agresser sexuellement en plein jour par un homme bien connu du public. Je ne crois pas avoir besoin de le nommer. Cela m'a pris plus de trois mois avant d'être capable d'en parler à mon amoureux. Six mois pour confronter par écrit mon agresseur et porter plainte à la police.

Chaque jour, chaque procédure était un rappel du moment où j'ai perdu le contrôle de mon corps au profit de quelqu'un d'autre.

La démarche judiciaire fut extrêmement longue et difficile émotionnellement. Chaque jour, chaque procédure était un rappel du moment où j'ai perdu le contrôle de mon corps au profit de quelqu'un d'autre.

Le jour de l'illumination du pont Jacques-Cartier, j'ai reçu un appel. Il n'y aura pas d'accusations portées, par manque de preuve. C'était une véritable claque en pleine face. Toutes ces démarches pour, en fin de compte, rien. La colère qui m'a envahie était pire que tout : colère contre le système au complet, désillusion profonde en la justice. Cette colère m'a habité tout l'été, alors que Montréal était animée par les festivités du 375e, événement organisé par l'homme qui avait abusé de moi. Je n'avais pas le cœur à la fête en voyant sa caricature verte partout.

Mais, au fond de moi, je savais que je n'étais pas seule. Ça me semblait impossible.

Au mois d'octobre 2017, l'affaire Weinstein tombait et, par la même occasion, le mot-clic #metoo. Je tremblais. Je n'étais pas allée travailler ce matin-là. J'ai pris tout mon courage pour publier une photo de lui et moi, ayant comme seul commentaire un tout petit mot-clic. C'est probablement la publication que j'ai fixé le plus longtemps de ma vie avant d'appuyer sur « publier ».

Ça a été presque immédiat. Le raz-de-marée a déferlé.

Il m'a envoyé un texto disant qu'il allait me poursuivre si je n'effaçais pas ma publication sur Facebook.

Je me suis précipitée sur mon téléphone afin de trouver d'autres femmes comme moi. Il n'était pas question que je sois seule. Vers midi, je parlais à la première femme qui s'était fait violer, il y a 34 ans, soit un peu avant ma naissance. Puis tout déboula : vous connaissez la suite, elle est dans les médias.

***

Je me sens reconnaissante et coupable en même temps.

La personne qui a abusé de mon corps a eu une punition sociale, pour ainsi dire, à défaut d'une punition juridique. Les démarches juridiques sont encore en cours.

Mais a-t-on pensé à toutes les femmes qui ont été victimes d'un inconnu de l'œil médiatique ? Un oncle, un voisin, un patron ? Toutes ces femmes que l'injustice habite en permanence, seule avec la crainte de représailles d'avoir osé dénoncer ?

Pour cette raison, avec d'autres victimes de cet homme, nous avons mis sur pied un organisme à but non lucratif qui se nomme Les Courageuses.

Courageuses ; de se tenir debout, de dire NON, de ne plus se sentir coupable et surtout, de pouvoir se dire que nous ne sommes pas des victimes. Je ne suis pas une victime. Je suis une femme, une entrepreneure, je n'ai peur de rien. Je suis fière, je suis belle, je suis persévérante, j'ai confiance, je suis forte, je suis capable, tout est possible. Ce contrôle sur ma vie, personne n'a le droit de me l'enlever.

Aujourd'hui, pour la Journée internationale des femmes, il est important de dire à toutes les femmes que le monde se transforme pour le mieux.

Aujourd'hui, pour la Journée internationale des femmes, il est important de dire à toutes les femmes que le monde se transforme pour le mieux. Pas aussi vite qu'on le voudrait, mais il change. Je vous suggère de jeter un coup d'œil à l'artiste montréalaise Miss Me, pour un peu de défoulement. Elle exprime bien ce que plusieurs ne peuvent dire. Elle a toute mon admiration en ce jour si particulier !

À tous les hommes qui lisent ces lignes et qui se sentent déconnectés de ce sujet, parce que vous ne vous y reconnaissez pas : c'est simplement parce que vous êtes un homme formidable comme mon frère et mon père ! Votre seul devoir est de répandre vos valeurs d'équité afin que de moins en moins d'hommes abusent des femmes que vous aimez tant et qui vous aiment autant en retour.

Qu'aujourd'hui soit le jour de l'éducation sexuelle, mais aussi de l'amour, de la tendresse et de l'empathie.

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