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06/11/2016 09:56 EST | Actualisé 06/11/2016 09:56 EST

Je suis émétophobe

La phobie du vomi. Je ne l'ai pas choisie. Si ça avait été le cas, j'aurais opté pour la peur de la flagellation (mastigophobie).

La phobie du vomi. Je ne l'ai pas choisie. Si ça avait été le cas, j'aurais opté pour la peur de la flagellation (mastigophobie). Me semble que j'aurais facilement pu éviter d'être en situation propice à cela. Sinon j'aurais peut-être penché pour l'aulophobie (peur de la flûte). Paraît que ça existe. Moi ça me fait sourire d'imaginer quelqu'un blêmir ou s'enfuir en voyant un musicien sortir sa flûte de pan. Je me dirais «What the fuck? Relaxe, c'est juste une flûte.»

Pourtant, quand je me dis «Relaxe, c'est juste du vomi », rien n'y fait. Difficile à comprendre. Pour les autres, et même pour moi. Rien de mieux qu'un récit anecdotique pour illustrer le tout et prendre un certain recul. Alors voici...

Lundi, jour d'Halloween, nous allons chercher notre fiston plus tôt à la garderie. Il en est à manger sa collation. Petit gâteau au chocolat avec glaçage mauve et orange qui dégouline entre chacun de ses doigts, macule son chandail blanc, ses narines et ses sourcils. Ses sourcils jaunes, comme les miens. Il me sourit timidement. Veut partir sans même avoir terminé la gâterie. Étrange... Son papa remarque qu'il a le front chaud. L'éducatrice confirme : il a une légère fièvre.

Mon cœur s'emballe. L'hypocondrie se pointe le nez. Fièvre. Fièvre égal virus. Quel virus? Pas trop grave j'espère... J'ai la poitrine qui serre, mais je réussis à ne pas le démontrer et garder ma bonne humeur pour ce jour de fête.

Rendus chez la belle-sœur, fils ne veut rien savoir. Demeure collé sur nous. Ne veut ni sucreries, ni petites autos. Il ignore sa cousine. C'est vraiment du sérieux.

Retour à la maison! En prenant la bretelle pour quitter le boulevard Cousineau, le bruit maudit. Celui que je redoute chaque jour de ma vie. Bruit de haut-le-cœur. De succion écœurante. Je me retourne et je l'aperçois. Le vomi halloweeneux qui lui pend au menton. Mauve. Orange.

Avant ma thérapie, il y a 5 ans, je me serais jetée hors de l'auto, ou j'aurais balancé mon fils dans le fossé. J'exagère à peine. Cette fois, je fais preuve de courage et réussis à me faufiler entre les sièges pour lui porter assistance; comme toute bonne mère devrait le faire. Je m'assois à côté de lui, fixe sa moue nauséeuse, détaille les salissures.

Peut-être, tu pourrais commencer par le nettoyer un peu? a suggéré le papa en jetant un œil au rétroviseur.

Oui, bien sûr! Je... Je n'y avais pas pensé. Je n'y avais PAS pensé!? Paralysée. Mes mains tremblent en manipulant les lingettes humides. Je semble éponger le visage de mon garçon du bout des doigts. Car en fait, je ne le vois même plus. Je suis dans ma tête...

Qu'est-ce qu'il a? Une gastro? J'ai pas de gants. Pas de masque. Je vais l'attraper. Paraît que ça flotte dans l'air après un vomissement. Faut pas qu'il vomisse encore. Je vais faire quoi? Mettre ça où? Déjà que l'odeur... Ouf! J'ai la bouche sèche. Peut-être je vais vomir aussi? Oui, sûrement. J'ai chaud. Enlever mon manteau. Vite! Et si c'était plus grave? Il est tout petit, tout fragile... Avais-je ignoré certains signes? Allait-il bien ces temps-ci? Oui. Oui-oui. Mais il avait l'air fatigué. Plus qu'à l'habitude. Et... il avait pas une petite tache rouge dans le dos? Mal au ventre? Qu'est-ce qu'il peut bien avoir?

Les anxieux ont souvent droit à ce fabuleux tout-inclus. Anxiété, phobie, obsession, compulsion. Genre de combinaison indissociable. Et on a honte d'en parler. C'est si irrationnel.

À travers mon charabia interne, j'ai quelques petits éclairs de lucidité où je réussis à lui effleurer une bouclette blonde pour lui montrer que je suis quand même un peu là. J'en profite aussi pour me traiter de tous les noms. Ridicule. Peureuse. Folle. Parce que je le sais très bien que mes pensées ne font pas de sens. Mais c'est ça une phobie : c'est plus fort que soi.

Plus tard, après un méga nettoyage; après que le fils se soit endormi dans son pyjama tout propre sans avoir revomi; après que le chum ait englouti un énorme sandwich, un sac de chips et une bière, puis qu'il se soit mis à ronfler lui aussi.

Après...

Je suis restée assise sur le divan, la gorge nouée, essayant de penser si j'avais pu oublier une gouttelette de vomi quelque part. Une dangereuse parcelle qui pourrait m'infecter. Je suis restée là à me repasser le film de la fin de la journée en tentant de trouver réponse au pourquoi. Élucider le mystère entourant ce dramatique (not) événement. Je suis demeurée à l'affût du moindre bruit provenant de la chambre de fiston. Me suis levée 36 fois pour vérifier qu'il n'ait pas vomi dans son sommeil. Qu'il ne se soit pas étouffé. Me suis lavé les mains à en vider la pompe à savon. Pure obsession.

Les anxieux ont souvent droit à ce fabuleux tout-inclus. Anxiété, phobie, obsession, compulsion. Genre de combinaison indissociable. Et on a honte d'en parler. C'est si irrationnel. On se fait juger lorsqu'on ose tenter de s'expliquer. Parce que ça paraît être d'une futilité... On est bien au courant qu'il y a la guerre, le cancer, la pollution et Donald Trump. On sait tout ça et ça fait juste nous donner envie de camoufler nos problèmes bien loin pour ne pas avoir l'air du gars ou de la fille qui s'en fait avec de la petite mousse de nombril!

Même moi... J'aurais envie de pogner les nerfs avec le peureux de la flûte! Je lui dirais « La toune va finir par finir. Pense à autre chose. Écoute pas. Et quand elle va être finie, bien, penses-y juste plus à la fucking flûte! C'est simple. Tsé... » Mais ça fonctionne pas comme ça. C'est plus profond et ça prend une aide professionnelle pour s'en sortir.

J'ai hésité à écrire ce texte par peur du jugement. Parce que l'anxiété, la dépression et la phobie, ce sont les thèmes de mon roman : Variations sur un même trouble. Et comme si un livre ce n'était pas assez pour m'exprimer sur le sujet, fallait que j'en rajoute!? Je ne savais plus trop. Puis je me suis dit que... Oui! On le dit qu'il faut en parler de la maladie mentale... Alors, parlons-en!

La maladie mentale, c'est pas que le schizophrène hard core en proie à un solide délire paranoïaque dans le fond de l'aile psychiatrique. C'est plus de gens qu'on le croit, qui s'ignorent même, et qui luttent quotidiennement avec des pensées anxiogènes destructrices. Le simple fait de se reconnaître dans le témoignage d'une autre personne peut être très libérateur. Alors voilà. Si ça peut aider... Je suis volontaire pour partager. Encore et encore.

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