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07/02/2014 09:07 EST | Actualisé 09/04/2014 05:12 EDT

Adieu Jean Métellus

André Malraux avait au moins deux points communs avec Haïti: d'abord certains peintres pour lesquels il avait fait le voyage, juste dans le but de les rencontrer. Il nota alors que c'était la première fois qu'il voyait une peinture née de rien.

Et puis Jean Métellus qui vient de nous quitter. Lorsque l'auteur de La Condition humaine est mort, il avait sur sa table de chevet le recueil de Jean, Au pipirite chantant. L'un s'enfonce dans la nuit, alors que l'autre naît à l'écriture et à la lumière. Ce que signale aussi le titre du livre: Au pipirite chantant, qui signifie dès potron-minet, autrement dit dès l'aube :

« Au pipirite chantant, le paysan haïtien a foulé le seuil du jour et dessine dans l'air sur les pas du soleil une image d'homme en croix étreignant la vie...»

Malraux avait aimé les vers du poète haïtien et lui avait écrit une lettre dont celui-ci était très fier. Citons-la pour mémoire:

Cher Monsieur,

J'avais lu des citations de votre livre, et n'ai pu me le procurer ni chez les libraires ni, ce qui est surprenant, par Les Lettres nouvelles.

Votre manuscrit montre à l'évidence les qualités qui m'avaient frappé dans les fragments que j'ai lus. Si vous le jugez bon, je puis donc l'envoyer à M. Claude Gallimard en les lui signalant de façon assez pressante.

Je vous prie de croire, cher Monsieur, à tous les vœux que je forme pour votre oeuvre et pour vous-même.

André Malraux

Lettre d'autant plus admirable quand on connaît les milieux littéraires. Tous les coups y sont permis et lorsqu'une tête dépasse, d'autres se chargent de la remettre à niveau. Dans le cas de Malraux, au contraire, une immense générosité. Il l'avait fait également pour L'Étranger de Camus. Voilà donc un auteur célèbre qui propose à un inconnu d'Haïti, Jean Métellus, d'intervenir pour lui auprès de Gallimard. Rappelons qu'alors il n'était pas rare d'entendre les Français confondre Haïti et Tahiti. Aujourd'hui, tout a changé, mais à l'époque mon île natale n'intéressait personne, d'autant qu'il y régnait un satrape qui bien que médecin avait pour habitude de tuer et non de guérir. Ils sont bizarres ces médecins. Certains tuent au lieu de soigner et d'autres écrivent au lieu de manier leur scalpel. Allez comprendre !

Mais revenons à Malraux. Puisse son exemple être suivi dans les milieux littéraires ! Aider au lieu de démolir.

Jean Métellus avait eu beaucoup de chance à ses débuts. Ce que je retiens de lui, c'est l'écrivain bien sûr, mais aussi l'homme que je trouvais ouvert et humain. Il avait le sens de l'amitié et aurait pu faire pour un jeune ce que Malraux avait fait pour lui.

Je n'oublierai jamais notre séjour en Haïti dans les années 90. Nous étions invités comme écrivains par le président Aristide. Beaucoup d'intellectuels étaient conviés, dont Émile Ollivier, Morisseau Leroy, Roland Paret, Bernard Dietrich, Jean Métellus, Anthony Phelps, Jean-Claude Charles et plusieurs autres venus de France, du Canada, des États-Unis et d'ailleurs. Évoquons ce souvenir, car tout va se détériorer très vite, comme toutes les choses haïtiennes. En Haïti, les espoirs politiques ne durent guère et l'on est rapidement ramené à la rugosité du sol. Aristide deviendra un paria, comme chacun sait, et l'espérance née à la chute de Duvalier s'évaporera telle une fumée de bois mort. C'est l'éternelle histoire de cette île qui n'a rien d'un joyau, contrairement à la légende qui voudrait en faire la perle des Antilles. Oubliez tout ça. Le vers de Rimbaud, d'Une saison en enfer, devrait être inscrit dans le marbre et affiché pour toujours sur la place du Champ-de-Mars:

« Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol avec un devoir à chercher et la réalité rugueuse à étreindre. Paysan.»

Mais à l'époque où j'ai rencontré Métellus en Haïti, le prêtre-président était encore, si j'ose dire, en odeur de sainteté. Tout se passa pour le mieux et nous logions à l'hôtel El Rancho, l'un des plus beaux de la ville. J'ai gardé un savoureux souvenir de ces moments passés ensemble. Dans ces rencontres d'écrivains, il y a des petits groupes qui se forment, des groupes dans le groupe si l'on peut dire. Mon petit groupe comprenait Jean Métellus et Jean-Claude Charles. Le soir, quand les autres étaient couchés, nous nous asseyions au bord de la piscine pour prendre un dernier verre. Je n'oublierai jamais une explication de texte qu'improvisa Jean-Claude Charles de l'un de mes recueils de poèmes. Un chef-d'œuvre de critique littéraire.

Je me suis également rendu compte, lors de cette rencontre, que Jean Métellus et moi partagions la même passion pour Rousseau que je tiens pour l'un des plus grands écrivains de langue française, sinon le plus grand. Jean Starobinski serait d'accord avec moi. Bien que pris par son travail de médecin, Jean avait lu tout Rousseau et tout Balzac. Où trouvait-il le temps ? Il faudra bien qu'un jour on se demande pourquoi il y a tant de médecins écrivains. À commencer par Rabelais, Céline étant bien sûr le plus grand du XXe siècle. Jean Métellus (tout comme Joël Des Rosiers, d'Haïti lui aussi) avait ce point commun avec les deux premiers.

En outre, tous les genres l'intéressaient.

Il était poète, l'auteur d'Au pipirite chantant entre autres, qui avait plu à Malraux. Il était romancier, publié chez Gallimard. Ses romans ressemblent à ceux de Balzac par le ton et les descriptions. Il était aussi dramaturge. L'histoire de son pays natal le passionnait plus que tout et l'on retrouve dans son œuvre des personnages historiques, tels que Dessalines, la reine Anacaona, Toussaint Louverture, etc., le tout empreint de nostalgie.

On m'a dit que Jean rêvait de retourner vivre à Jacmel, sa ville natale. Il n'a pas eu le temps de réaliser son rêve. Mais comme personne ne sait ce qu'il y a au bord de l'Achéron, le sombre fleuve de la mort, il est permis de rêver. Je souhaite donc que Jean Métellus, d'une manière ou d'une autre, soit maintenant à Jacmel en train de relire Rousseau et Balzac, et de penser aux bons moments que nous avons passés ensemble à l'hôtel El Rancho dans les années 90. Bon voyage, mon cher Jean, mon ami, mon frère...