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24/07/2016 08:17 EDT | Actualisé 24/07/2016 08:17 EDT

Joual, jarnigoine, jarnidieu et jarnicoton...

Je vais sacrer, couper court aux grands mots et escamoter les syllabes encore longtemps. Parce que j'm'en contre-calice. Parce que moé j'trahis pas les miens. Parce que jouer l'jeu des bourgeois, c'est perdre son âme à tout coup.

Mon père sacrait comme tout bon ou tout mauvais Québécois. Comme je souhaitais devenir rapidement adulte, je me suis exercé de bonne heure au sacre. Au grand dam de mon père qui ne tolérait pas qu'un de ses enfants sacre.

-Arrête de sacrer tabarnak! qu'il me disait.

Je trouvais ça paradoxal. Aussitôt après avoir quitté la maison, j'enlignais des chapelets de sacres avec mes amis pour leur montrer que je maîtrisais bien les incantations.

-Hostie d'calice de tabarnak de viârge de christ de saint-ciboire de sacrement d'étole de saint-chrême!

Pas besoin de vous dire que je gagnais tous les concours de sacres organisés entre amis. J'étais capable d'en enligner à l'infini.

À l'école, on me rappelait tous les jours que ce n'était pas beau sacrer. Il était tout aussi laid de dire moé, toé et patente à gosses. Il fallait plutôt dire moi, toi et zut alors.

J'ai donc appris le français standard, puis l'anglais et même le slang.

Par contre, j'ai toujours porté dans mon coeur le joual.

Ce joual tant honni que parlaient mon père, ma mère et tous les miens depuis des générations.

Aujourd'hui encore, je passe facilement du français au joual sans aucune vergogne. Je me félicite de savoir encore sacrer parmi les miens malgré mes études universitaires. Je ne suis pas et ne serai jamais en rupture de ban avec mon milieu et mes origines. Je vais sacrer, couper court aux grands mots et escamoter les syllabes encore longtemps. Parce que j'm'en contre-calice. Parce que moé j'trahis pas les miens. Parce que jouer l'jeu des bourgeois, c'est perdre son âme à tout coup.

Une certaine chroniqueuse de la bourgeoisie rappelle souvent à son lectorat que le joual, les sacres et les tatouages sont du domaine de la vulgarité. C'est vrai dans la mesure ou vulgus signifie peuple en latin.

Si c'est pour nous faire la leçon, elle peut bien manger de l'avoine. Je lui servirais bien une volée de sacres, mais je serais sans doute perçu comme un malotru. Je ne le ferai donc qu'en privé.

***

Dans un tout autre ordre d'idées, le roi de France Henri IV disait souvent jarnidieu. Jarnidieu qui voulait dire je renie Dieu, comme tudieu signifie tue Dieu. C'est donc dire que Henri IV sacrait à sa façon. Il n'avait en bouche que tudieu et jarnidieu.

Le moine Coton, son confesseur, lui reprochait souvent d'employer cette expression.

-Votre majesté ferait mieux de ne plus employer jarnidieu pour souligner son mécontentement. C'est une offense à Dieu!

Ce qui fait qu'Henri IV s'est mis à dire jarnicoton au lieu de jarnidieu.

Jarnicoton: je renie Coton...

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Sacrer, ce n'est rien.

Les Français se traitent de fils de pute, d'enculés, de tout ce que vous voudrez.

Dire à un Québécois qu'il est un fils de pute, un enculé ou ce que vous voudrez ne suscitera tout au plus que sa curiosité.

-Hum? se questionnera-t-il. Pourquoi qu'tu parles la bouche en trou d'cul d'poule?

Par contre, si vous lui dites qu'il est un gros hostie d'tabarnak, un calice de sale, un sacrament d'épais, il est possible qu'il se fâche.

Comme quoi le sacre a quelque chose de magique qui ne repose en rien sur sa signification.

C'est phonétique. C'est viscéral. C'est ça, sacrer. Ça pogne aux tripes en tabarnak!

***

Dernier truc, le roi Louis XIV alias le roi Soleil disait «le Roé c'est moé».

Il parlait le joual voyez-vous.

Moé pis toé est en quelque sorte la langue de l'aristocratie du temps où le français était la langue de la diplomatie internationale.

Une langue que l'on tient à renier tout autant que Dieu ou Coton.

Jarnidieu... Jarnicoton...

L'essentiel, somme toute, c'est d'avoir de la jarnigoine.

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