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10/12/2017 07:00 EST | Actualisé 10/12/2017 07:00 EST

La saison des festivals du pauvre est ouverte

«À l'approche de Noël, les bourgeois ont la conscience sale.»

Pixabay.com/Leroy-Skalstad

Je vous avouerai que je suis né dans un milieu relativement pauvre.

Oh! nous n'étions certainement pas les plus pauvres de mon quartier. Je ne pourrais pas dire ça. Certes nous n'avions pas d'automobile. Mais le frigo était plein et nous ne portions pas de guenilles.

Pourtant, la pauvreté nous a frappés de plein front nous aussi. J'aurai cette pudeur de ne pas élaborer sur le sujet. Une pudeur de pauvre qui ne veut pas que tout le monde sache qu'il est pauvre... Cette pudeur qui me fait penser que chez les Bouchard, du temps de mon père, on allait à la petite école de Sayabec à tour de rôle puisqu'il n'y avait qu'une paire de bottes d'hiver pour trois garçons. On disait au Bouchard de ne pas se présenter lors des photos officielles de la classe parce qu'ils n'avaient rien de convenable à se mettre sur le dos.

Cette pauvreté-là, sèche et amère, c'est l'héritage spirituel de mon père.

Ma mère l'a tout autant vécue. Mille et un travaux pour joindre les deux bouts. Dont torcher les riches qui n'aiment pas torcher. Et lui faire sentir qu'elle n'est qu'une torcheuse. De quoi hurler de rage.

Cela dit, j'ai toujours ressenti la pauvreté comme la pire humiliation que l'on puisse faire à un être humain. Parce que je la ressens dans ma chair et mon âme. Je dirais même dans ma génétique: je proviens d'une longue lignée de serfs, d'analphabètes, de nomades, de voyous pas tous géniaux et de torcheuses.

Au fond, derrière la pauvreté il n'y aura jamais rien d'autre qu'un vibrant appel à plus de justice sociale.

Les greniers et les entrepôts débordent et nous sommes là à battre comme des chiens ceux qui tournent autour en quémandant de quoi se nourrir.

Les pauvres, pour ce que j'en sais, se sentent certainement humiliés. Ils vous diront merci parce qu'ils savent vivre, ou à tout à le moins survivre...

À l'approche de Noël, les bourgeois ont la conscience sale. Ils font nettement plus pitié que d'habitude. Ils se prennent même à organiser des festivals du pauvre, des guignolées et des collectes de boîtes de conserves. Ça calme la mauvaise conscience d'avoir été un rat toute l'année.

Les pauvres, pour ce que j'en sais, se sentent certainement humiliés. Ils vous diront merci parce qu'ils savent vivre, ou à tout à le moins survivre... Mais du fin fond de leur tête, je vous jure que ça résonne parfois comme les cloches de l'enfer face à ces dévots et gentils organisateurs qui leur font sentir qu'ils doivent attendre en ligne et ne pas dire un mot de trop.

J'ai déjà reçu un panier de Noël. Une fois. Peut-être que mes parents aussi, pendant la grève de l'aluminerie où travaillait mon père.

J'étais bien content de le recevoir.

Saviez-vous à quoi je pensais?

À l'humiliation subie jadis par mes parents pour la même raison. L'humiliation de manquer de revenus, d'être sans emploi tout en étant une personne pourtant travailleuse, intègre et remplie d'énergie.

J'ai dit merci, merci, sans doute.

Puis je me suis promis qu'un jour plus personne n'aurait à subir ça une fois de plus.

Ce sentiment d'être un chien qu'on fait danser autour des rogatons qu'on lui jette.

Ce sentiment que la pauvreté n'est pas un vice et qu'elle a une voix.

C'est d'ailleurs ce qui manque à vos guignolées, mesdames et messieurs les bons coeurs.

Il manque la voix des pauvres.

Il manque leurs paroles.

Sois pauvre et tais-toi...

Je parle un peu pour les pauvres mais ne suis pas leur voix.

Nous vivons dans une société injuste où des individus capables, productifs, peuvent même être condamnés à dépérir.

Je prête la mienne à la leur parce que je ne connais pas un pauvre digne de ce nom qui accepte son panier de Noël sans qu'une petite voix résonne dans sa tête pour lui rappeler que nous vivons dans une communauté humaine désincarnée. Un mensonge organisé qui préfère les féeries et les paillettes des animateurs de radio qui se font sécher les dents avec une canisse de change dans les mains. Nous vivons dans une société injuste où des individus capables, productifs, peuvent même être condamnés à dépérir jusqu'à ce qu'ils deviennent incapables et improductifs.

Car c'est un mythe de croire que les plus forts s'en sortent toujours. Un mythe qui justifie le pouvoir des pharaons, sans plus, et qui ne vaut pas que l'on s'échine autant pour bâtir leurs pyramides modelées de gypse et de béton friables.

En réalité, même les plus forts peuvent être happés par ces idéologies qui nous éloignent toujours plus de la vie en communauté pour nous plonger dans des océans de jeux mathématiques pour actuaires sans âme ni conscience.

Noël est sensé honorer la mémoire d'un type qui aurait dit qu'il est plus facile à un chameau d'entrer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer au paradis. Il se trompait, c'est certain. Les riches rentrent au paradis tous les jours tandis que l'on traite le petit peuple comme des chameaux qui ont trop soif en plaçant sur leur dos toutes les misères d'un monde dont on se contrefout.

Comme le chantait l'auteur de Minuit Chrétiens: peuple debout!

Les génuflexions, on les gardera pour un autre moment.

C'est Noël et chacun doit réclamer son dû: le royaume des chieux ou bien la république des insoumis.

Mon choix est fait depuis longtemps.