LES BLOGUES
13/01/2014 12:59 EST | Actualisé 14/03/2014 05:12 EDT

Le côté noir des réseaux sociaux

Il y eut un temps où je regardais le cyberespace avec des lunettes roses. Internet était pour moi la porte d'entrée vers le 21e siècle, vers le futur et le progrès. C'était avec eux qu'on pouvait rejoindre nos proches instantanément et garder le contact avec ceux qu'on apprécie. C'était aussi grâce à eux que ma génération, partout dans le monde, s'est révoltée contre l'ordre mondial préétabli avec une force de mobilisation sans précédent. YouTube, Facebook, Twitter, Instagram... des outils révolutionnaires qui contournent les limites tracées par la censure des médias traditionnels et nous révèlent la diversité underground qu'on nous cachait hors du monde virtuel. Pendant quelques années, en donnant mon point de vue sur de nombreux sites et de multiples sujets, je désirais, en quelque sorte, me forger une place dans le partage des connaissances et, peut-être même, dans les nombreux débats sociaux que connaît notre planète.

Sauf que voilà, je n'ai rien écrit depuis quatre mois. Le temps consacré à mes études prenait bien sûr toute la place, mais j'ai aussi commencé à m'apercevoir que la limite entre l'argumentation et la démagogie pouvait être incroyablement transparente dans le cyberespace. Je ne me cache pas: j'ai déjà subi ça et je l'ai déjà fait subir à d'autres. Une forme de cyberintimidation qui nous aveugle sur les blessures psychologiques que nous infligeons aux autres et que nous subissons en retour. Œil pour œil, dent pour dent, version 21e siècle. Cette fascination devenue obsession m'a trop éloignée de la réalité quotidienne et m'a fait plonger dans un monde parallèle où l'absence du regard de l'autre nous pousse inconsciemment à écrire des choses que nous n'oserions même pas dire devant la personne en face de nous. On dit que les réseaux sociaux nous rapprochent plus que jamais. Parfois, j'ai plutôt l'impression qu'ils nous déconnectent de la réalité et nous transforme en petits rois avec un auditoire imaginaire.

Récemment, l'Université du Wisconsin a fait une expérience particulièrement éloquente à ce sujet. Deux groupes d'étudiants étaient invités à lire les commentaires dans un blogue sur les nanotechnologies et à commenter à leur tour. Dans le premier groupe, les commentaires sur le blogue consistaient en arguments posés; dans le deuxième, ceux-ci contenaient des termes dénigrants et des insultes personnelles. Les chercheurs se sont aperçus que le premier groupe répondait de façon constructive avec des positions modérées et nuancées tandis que le deuxième subissait ce qu'ils ont appelés le nasty effect : une polarisation et radicalisation de leur argumentation dans lequel le compromis était jugé impossible.

Un nouveau chapitre de l'histoire de la psychologie sociale vient d'être écrit; mais surtout, un nouveau visage des réseaux sociaux venait d'être révélé à mes yeux. Un côté sombre dans lequel on peut glisser très rapidement dans l'insulte gratuite, l'insensibilité à la souffrance de l'autre et la conviction que nous devons toujours avoir raison sur tout. Un survol quotidien des commentaires de quelques internautes suffisent souvent à perdre ma foi en l'humanité et à l'optimisme suscité par la Toile. Tout comme au début du 20e siècle, on considérait la science comme la recette miracle pour un monde en paix - avant qu'elle ne massacre des millions d'êtres humains, en ce début du 21e siècle, je crains que nous allions bientôt répéter la même erreur, cette fois avec Internet.

Je sais. Vous allez me dire que j'exagère, que le pessimisme teint trop mes pensées, que si je pense comme tel, il faudrait simplement que j'arrête d'écrire... C'est peut-être vrai, car j'ai été tentée par cette dernière avenue. Mais finalement, je pense que celle-ci n'est pas le meilleur remède pour contrôler notre nasty effect. Si je m'autocensurais, je donnerais raison à la démagogie qui n'en fait qu'une bouchée de la diversité. Si nous arrêtions d'écrire sous le seul constat que la technologie pouvait nous révéler la laideur humaine, alors vaudrait mieux retourner 12 000 ans en arrière et tailler des pierres dans l'innocence de nos cavernes.

Évidemment, cela est inimaginable, car un monde parfait n'existe pas. Sinon, nous ne serions jamais insatisfaits. L'homme des cavernes était lui aussi insatisfait des pénuries de nourriture, mais cela ne l'a pas empêché de continuer de vivre avec ces problèmes. Nous, leurs descendants du 21e siècle, sommes obligés de vivre avec le cyberespace et les conséquences qu'elle engendre quotidiennement. Le cyberespace peut nous frustrer, bien sûr, mais il peut aussi nous faire apprendre de belles choses sur nous-mêmes. Après tout, c'est grâce à Internet que j'ai déniché cette incroyable découverte de l'Université du Wisconsin.

Voilà pourquoi je continue d'écrire et encourage tout le monde à le faire. Par devoir ou par plaisir, pour faire valoir son opinion ou partager une connaissance, que ce soit par stoïcisme ou sentimentalisme... Mais ici, j'ajoute une mise en garde qui, je l'espère, devienne une condition: si vous voulez écrire devant votre écran, faites-le comme si vous parlez à un étranger en face de vous. Traitez-le avec politesse et respect même si vous n'êtes pas d'accord avec lui. Faites que les réseaux sociaux portent dignement leur adjectif, ne les considérez jamais comme un vide réservoir où défouler vos pulsions. Beaucoup, moi y compris, avaient sombré dans cette facilité, poussés par des convictions trop fortes ou des commentaires écrits par d'autres pour nous blesser. N'imitez pas nos erreurs, prenez-en conscience pour vous contrôler vous-même avant que votre amour-propre ne vous contrôle.

Quelqu'un vous intimide sur la Toile? Faites ce que vous voulez, mais ne vous abaissez jamais à son niveau. Si quelqu'un frappe ta joue droite, tends-lui la joue gauche. Avec le temps, il comprendra que sa hargne ne lui a rien apporté, sinon un certain respect pour vous et une honte publique pour lui-même, et il cessera de vous harceler. Nous enseignons le respect à nos enfants et dénonçons l'intimidation dans nos écoles. À nous, adultes, d'appliquer ces commandements.

Sur ce, je vous souhaite à tous une bonne année 2014 et une longue vie au Huffington Post.

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