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05/12/2018 10:59 EST | Actualisé 05/12/2018 11:03 EST

Dans l'ère de la post-vérité, la mauvaise foi devient épidémique

Certains font preuve de suffisance, d'autres ont même des idées de science infuse qui les exemptent de s'informer ou de se fier aux experts.

La mauvaise foi reflète souvent un manque d'assurance, même quand elle nous fait affirmer des faussetés avec une grande assurance.
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La mauvaise foi reflète souvent un manque d'assurance, même quand elle nous fait affirmer des faussetés avec une grande assurance.

«On est les meilleurs et les notes négatives viennent de gens jaloux.» «Ce n'est pas moi qui n'étais pas prêt pour cette évaluation, ce sont les questions qui n'étaient pas bonnes.» «Notre intervention fut un succès exceptionnel et les estimations de milliers de morts ne visent qu'à ternir notre image.»

À l'ère des communications en continu, l'image publique a pris de plus en plus d'importance, ce qui a causé une épidémie de mauvaise foi et pas seulement chez quelques politiciens narcissiques.

La mauvaise foi, c'est maquiller la vérité pour embellir son image, pour ne pas perdre la face ou pour avoir raison. Souvent, c'est trouver des excuses ou des justifications pour éviter d'avouer une faute, d'admettre qu'on a tort ou de reconnaitre un fait qui ne nous convient pas. On cache nos défauts pour bien paraitre depuis des millénaires, surtout pour de grands enjeux comme trouver un emploi ou trouver l'amour.

De plus en plus, à l'ère de la post-vérité, certains trouvent de plus en plus normal d'essayer de réécrire les faits à leur guise.

On tente de créer une version des faits qui nous arrange ou de semer le doute sur une version plus probable. Parfois, on se débat pour camoufler nos incohérences. La personne de mauvaise foi sonne parfois comme un avocat qui plaiderait avec insistance une cause perdue d'avance.

Le recours à l'émotion

La mauvaise foi est souvent un outil pour gagner des débats en faisant appel à l'émotion. Quand on n'aime pas perdre la face ou faire des compromis et qu'on n'a plus d'arguments valables, il faut inventer des arguments plus émotionnels et jouer la comédie avec emphase et conviction. «Vous parlez de mes torts, mais l'autre aussi en a.» «Je n'ai rien fait, c'est vous qui vous acharnez contre moi.» Il faut bien sûr avoir le dernier mot, mais en plus, si possible, que l'autre se sente coupable pour qu'il ait envie de reculer. «Tu doutes de ma parole?»

Une protection contre l'humiliation

Le but principal de la mauvaise foi est de se protéger contre l'embarras ou l'humiliation. On camoufle la réalité pour protéger son image, ses croyances, sa fierté ou son pouvoir. On lutte pour sa réputation. Pour certains, accepter les faits et faire taire leurs croyances est très difficile. Les humains ne sont pas objectifs et la recherche de la vérité n'est pas toujours leur principale priorité.

Pour les plus extrêmes, la vérité est une question de point de vue et leur partisanerie ou leur attachement à un groupe ou une idéologie dépasse de beaucoup leur sensibilité aux faits. Parfois, c'est accepter la responsabilité d'une situation embarrassante («ce n'est pas moi, c'est l'autre qui aurait dû y penser») et qui nous forcerait à s'excuser et à être un humain plutôt que le héros de notre histoire.

La mauvaise foi reflète souvent un manque d'assurance, même quand elle nous fait affirmer des faussetés avec une grande assurance.

On a peur d'avoir honte, peur d'être mal jugé ou peur de se révéler avec toutes nos contradictions. Plus on se sent jugé, plus on est porté à avoir recours à la mauvaise foi pour réduire notre anxiété sociale.

Le problème de la mauvaise foi est que ceux qui connaissent un peu le sujet abordé ne sont pas dupes. Même si la ruse réussit quelques fois et que l'on préserve son image, à force d'utiliser des justifications douteuses, on sème le doute sur notre désir d'arriver à la vérité et on fragilise notre crédibilité et nos relations.

La mauvaise foi issue de l'insécurité s'observe souvent chez des personnes qui montrent des troubles d'attachement, de l'instabilité émotionnelle, ou encore une dépendance à l'alcool ou aux drogues. Elle peut parfois devenir de la mythomanie quand l'invention d'évènements personnels devient importante.

La mauvaise foi fait partie des réflexes d'autoprotection et les adeptes de la mauvaise foi montrent souvent d'autres réflexes d'évitement. Elles peuvent avoir tendance à cacher leurs désirs aux autres et parfois à elles-mêmes. Comme dire «Tu n'es pas obligé de rester» au lieu de «J'aimerais bien que tu restes». Elles peuvent cacher leur intérêt pour un objet, une nomination ou une autre personne jusqu'à ce qu'elles soient certaines de l'avoir ou elles révèlent les choses au compte-goutte.

Quand elle n'est pas liée à l'insécurité, la mauvaise foi est souvent un déficit de moralité, de la malveillance, un réflexe de manipulation présent chez plusieurs délinquants ou dans la personnalité antisociale.

Des changements cérébraux sont parfois observés dans les circuits de régulation du comportement social et dans les circuits responsables des émotions comme l'empathie, la culpabilité ou la compétition sociale. Certaines personnes ont la sensibilité opposée, soit une hypermoralité, une rigidité sur l'honnêteté ou la justice qui peut ressembler au puritanisme ou au «politically correct». Parfois l'hypermoralité est obsessionnelle et les normes deviennent une source de sécurité contre l'anxiété.

Entretenir la mauvaise foi aux dépens de sacrifices

La mauvaise foi c'est aussi sacrifier un peu de notre authenticité pour gagner. Ce stratagème peut parfois être payant à court terme, mais à la longue, il peut être stressant parce qu'il nous force à ajuster notre personnalité et notre identité face à nos nombreuses croyances vraies et fausses. On peut se perdre dans nos faux arguments et oublier ce que l'on croit vraiment.

Chez certaines personnes, la mauvaise foi est si bien intégrée à leur tempérament qu'elle crée des angles morts, un aveuglement qui fait sourire les autres.

Cependant, comme le soulignait Jean-Paul Sartre, l'authenticité n'est pas toujours simple non plus. Elle suppose un travail de construction d'un soi cohérent, un développement continuel de son propre personnage sans bien le connaitre (mauvaise foi, Sartre).

Souvent, la personne de mauvaise foi se croit elle-même. Se mentir à soi-même sert à protéger notre auto-évaluation (je suis bon, je suis apprécié, je comprends tout, je suis organisé ...). Chez certaines personnes, la mauvaise foi est si bien intégrée à leur tempérament qu'elle crée des angles morts, un aveuglement qui fait sourire les autres.

Les narcissiques sont convaincus d'avoir des talents spéciaux qui font qu'ils ont généralement raison et quand ils font une erreur, ce n'est pas ce qu'ils voulaient dire ou c'est vous qui avez mal compris. Certains font preuve de suffisance, d'autres ont même des idées de science infuse qui les exemptent de s'informer ou de se fier aux experts.

La mauvaise foi narcissique n'est pas réservée aux politiciens qui n'aiment pas les faits. Plusieurs intellectuels sont experts en rationalisation. Par leurs prouesses rhétoriques, ils combinent inconsciemment les arguments valables avec des affirmations sans fondement de façon si assurée qu'ils réussissent à convaincre une partie de leur auditoire pour un certain temps. Mais, comme diraient Abbadie et Diderot, «...on ne peut tromper tout le monde, tout le temps.»

Il est souvent inutile de confronter l'individu de mauvaise foi de façon trop insistante, car l'enjeu de la fierté rend souvent rigide. Cependant, quand un proche ou un collègue utilise la mauvaise foi de façon trop flagrante ou trop souvent, on doit lui faire comprendre qu'on n'est pas dupe pour ne pas l'encourager. On peut lui faire comprendre qu'on valorise le vrai et l'authentique. On peut aussi le rassurer sur le fait qu'on est prêt à lui donner partiellement raison en attendant plus d'informations, qu'on ne le juge pas et qu'on ne veut pas nous-mêmes gagner à tout prix. Quand elle est, comme souvent, prise dans une lutte de pouvoir, la vérité peut se permettre de négocier et de ne pas être arrogante, car elle a beaucoup de ressources et de résilience.

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