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30/06/2016 09:06 EDT | Actualisé 30/06/2016 10:50 EDT

Quand notre cerveau empathise

Voir ou imaginer une scène de souffrance chez les autres peut déclencher une souffrance plus ou moins grande dans notre cerveau.

«Mes jambes sont devenues toutes molles quand je l'ai vu tomber». «La vue d'une blessure me coupe le souffle». «Tu as vu ces enfants qui meurent de faim à la télé». «Je ne peux plus dormir après avoir vu toute cette violence». L'empathie nous aide à communiquer et nous rapproche les uns des autres, mais on peut en abuser.

Voir ou imaginer une scène de souffrance chez les autres peut déclencher une souffrance plus ou moins grande dans notre cerveau. Cette souffrance empathique de spectateur semble activer des circuits cérébraux similaires à ceux déclenchés par la douleur physique ou psychologique (deuil, dépression, rejet ...) qu'on vit directement. C'est un effet de contagion émotionnelle qui touche aussi d'autres émotions comme la peur et le dégoût et même les émotions positives comme la joie. En plus des émotions, les réactions de contagion peuvent toucher des actions (rires ou bâillements contagieux) et des sensations (démangeaisons).

L'empathie sert à comprendre ce qui émeut les autres. Chez les primates hypersociaux que nous sommes, il est essentiel de reconnaitre et prédire les états d'âme des autres pour comprendre les situations, mais aussi pour mobiliser nos instincts de protection et d'assistance à nos proches. Quelques jours après notre naissance nous réagissons aux sons de détresse d'un autre bébé par de la détresse. Cependant, ce n'est que vers deux ans qu'on commence à distinguer la détresse d'autrui de la nôtre et à s'en soucier (empathie dirigée vers l'autre).

L'empathie a évolué pour qu'on prenne soin de notre progéniture et de nos proches. La vulnérabilité des bébés évoque l'empathie. C'est ce qui donne leur attractivité aux petits de plusieurs animaux (chatons, chiots ...). C'est aussi la base de la pitié et de la charité. Les mères souffrant de dépression post-partum peuvent ressentir moins d'empathie. Les pleurs de leur bébé peuvent évoquer plus d'irritation et moins d'envie de veiller à ses besoins.

L'empathie sert à communiquer entre nous. C'est avec elle qu'on transmet qu'une situation est grave ou urgente. Le visage et le ton de voix de notre interlocuteur peuvent susciter des réactions sympathiques en nous qui en disent plus long que son message. Les humains se transmettaient la panique et la souffrance bien avant de savoir parler. Pour empathiser, il faut pouvoir percevoir les signaux émotifs. Certaines personnes anxieuses peuvent montrer une désempathie. Elles ont tendance à moins porter attention aux expressions faciales, tons de voix et autres indices qui nous renseignent sur l'état d'esprit de l'autre, une réaction d'évitement pour se protéger de souffrances additionnelles. Certaines formes d'anxiété comme l'anxiété de séparation produisent plutôt une hyperempathie à la douleur ou la détresse des proches (ex: la fille qui réagit fort quand un de ses parents se fait mal).

La souffrance des autres nous touche à des degrés divers. Certaines personnes ressentent la douleur des autres comme si c'était la leur. Quand elles observent une personne en train d'avoir mal, elles ont mal à la même partie du corps qu'elle (une synesthésie émotionnelle, ex: le cas de Carolyn Hart).

On peut apprendre à bloquer notre empathie, car elle n'est pas toujours bonne conseillère.

L'empathie est souvent assimilée à la sensibilité émotionnelle, car elles vont souvent de pair. Une personne qui manque souvent d'empathie (ex: avec des traits narcissiques) peut, après un coup dur, devenir temporairement empathique. Cependant, certaines personnes sont très sensibles émotivement, mais pas aux émotions des autres. Certaines personnes autistes peuvent avoir une sensibilité excessive à certaines choses (ex: les visiteurs, l'eau), mais être indifférentes à la détresse d'un proche. Il faut néanmoins un certain degré de sensibilité pour être empathique. Si on est envahi par la colère ou notre propre souffrance, on peut être moins disponible pour le ressenti des autres. De plus, les gens qui ne peuvent reconnaître leurs propres émotions (alexithymie) ont souvent des problèmes à être touchés par celles des autres.

L'empathie qu'on ressent dans une situation donnée est influencée par des facteurs personnels et par les circonstances. L'empathie envers la souffrance d'un proche est généralement plus élevée qu'envers celle d'un étranger et cette différence semble être liée au stress plus faible qu'on ressent en présence d'une personne familière. L'empathie est souvent plus grande quand on a vécu une situation similaire ou quand on peut plus facilement s'identifier à la personne qui est affectée. L'empathie pour les animaux est plus grande si on a déjà eu des animaux. Les associations qui évoquent des émotions d'attachement semblent favoriser l'empathie.

On peut apprendre à bloquer notre empathie. Cela peut être pratique dans les milieux médicaux ou militaires ou encore dans les milieux où la dureté ou l'insensibilité sont plus valorisées que la solidarité. Chez l'adolescent mâle, le degré d'empathie prédit le comportement anti-social, spécialement dans les milieux défavorisés.

L'empathie n'est pas toujours bonne conseillère. Parfois, quand on écoute les malheurs des autres, notre empathie nous communique un peu de leur détresse et nous porte à vouloir réagir pour eux. On veut les aider ou les conseiller pour réduire leur souffrance. Cependant, on oublie souvent que c'est notre souffrance de spectateur qui nous fait réagir et qu'on veut aussi réduire. On peut parfois surinterpréter la détresse des autres (projeter notre détresse sur eux). Un proche atteint d'une maladie grave peut évoquer chez nous un désarroi qui allie l'empathie, la peur de souffrir de façon similaire un jour et l'anxiété de séparation liée à sa disparition possible. Ce désarroi peut nous faire exagérer dans l'anticipation de scénarios catastrophes et dans nos réactions pour les sauver. On peut aussi sous-estimer la capacité des autres à s'adapter à leur souffrance. Paniquer pour l'autre, peut lui nuire plus que l'aider.

Certaines personnes manipulent l'empathie des autres volontairement ou non. Elles se posent en victime. Elles insistent sur leur ressenti émotionnel pour augmenter la solidarité de leur entourage. Notre empathie nous pousse à les plaindre, leur donner raison ou être plus généreux avec eux qu'on ne le serait normalement. On peut devenir victime d'une victime.

On peut aussi abuser de notre propre empathie. S'exposer fréquemment à la détresse des autres (ex: situations de soins, contextes humanitaires ...) entraine plus de détresse chez les personnes très empathiques et peut conduire à une fatigue de la compassion, une baisse de motivation, d'intérêt et d'empathie.

Malgré ses mauvais côtés, l'empathie est une composante essentielle de l'intelligence émotionnelle et sociale. Elle favorise l'attention aux autres, le souci des autres et la réciprocité dans les échanges. L'empathie favorise aussi la capacité de prendre la perspective de l'autre ou de se mettre à sa place. Elle réduit les jugements sociaux négatifs et rend plus tolérant et compréhensif ce qui favorise la confiance et le dialogue.

L'empathie est aussi à la base de notre moralité et de notre humanité. Elle permet d'anticiper les effets négatifs de nos actions sur les émotions des autres et ainsi de retenir nos impulsions. Sans empathie, la colère nous fait battre nos enfants, le mépris nous fait abattre des civils. Dans une large mesure, on apprend la moralité en imaginant des scénarios possibles et en ressentant les micro-émotions qu'ils déclenchent. Si une action envisagée conduit généralement à de la détresse ou de la réprobation chez l'autre, la réaction empathique à cette détresse évoquera de la culpabilité chez nous. La sympathie et la compassion sont des réactions sociales basées en partie sur l'instinct d'empathie, mais développées par la culture et contrôlées plus volontairement que l'empathie pour communiquer une solidarité et favoriser l'altruisme. L'empathie et le sens moral vont de pair chez les personnes ayant des traits de psychopathie ou de narcissisme. Les personnes atteintes de démence fronto-temporale perdent souvent leur empathie et elles montrent plus d'indifférence face aux autres et plus de comportements anti-sociaux.

Comment compenser les manques d'empathie? Pour plusieurs, la réduction du stress est un excellent point de départ. De plus, certaines substances qui influencent un des systèmes de modulation émotionnelle du cerveau (le système de sérotonine) comme la MDMA (ecstasy) et la psilocybine (champignon magique) peuvent augmenter l'empathie et la sociabilité. Des substances similaires pourraient un jour aider à compenser les pertes d'empathie et le retrait social dans la dépression. Finalement, l'empathie s'entraine. Des formations ciblant l'empathie peuvent réduire la perte d'empathie associée à certains programmes d'études comme la médecine ou le commerce et même augmenter l'empathie chez les délinquants. Il s'agit entre autres de réapprendre la valeur des signaux provenant de l'autre comme source d'information et comme source de cohésion. Étant donné ses vertus pour la vie en société, l'empathie et le savoir-faire relationnel devraient recevoir une attention prioritaire dans tous les milieux et en particulier en éducation.

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